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François MENGUELE (GIZ) : “Les acteurs africains de la décentralisation doivent faire face à de nouveaux risques“


François MENGUELE, ingénieur-urbaniste camerounais, a travaillé pour le compte de divers organismes de coopération internationale, dont la GIZ (Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit), l'organisme de coopération allemande, au Ghana, en Côte d’Ivoire et avec l’Union Européenne en Afrique du Sud. Après avoir enfin assuré la responsabilité de coordonnateur du Programme d'appui GIZ à la CADDEL (Conférence africaine de la décentralisation et du développement local), avec le soutien de l'AMCOD (All Africa Ministerial Conference on Decentralisation and Local Development) et CGLUA (Cités et Gouvernements Locaux Unis d'Afrique 
UCLGA), il vient de rejoindre le siège de la GIZ, en Allemagne à Eschborn (Hesse). Entretien.

Quels enseignements tirez-vous de cette expérience, notamment au sein de la CADDEL, alors que la décentralisation et la réforme de l’Etat sont à nouveau à l’ordre du jour, et pas seulement en Afrique ?

En effet, les cinq dernières années passées à la tête du programme d´appui de la coopération allemande au processus panafricain de la décentralisation ont été riches en leçons et apprentissages. A l´heure où l´on pensait, il y a cinq ans, que la décentralisation n´était plus en vogue ou alors qu´elle était en perte de vitesse dans l´échiquier des politiques publiques, les pays africains amorçaient plutôt une mise en pratique effective des réformes annoncées depuis le début de la décennie 90. La redynamisation de la décentralisation que nous vivons aujourd´hui (pas seulement en Afrique !) est donc une suite logique de ce qui a été annoncé depuis environs vingt ans par les gouvernements sous la pression des revendications populaires qui ont traversé l´ensemble de l´Afrique. Cette redynamisation est une preuve que la décentralisation suit un cheminement cyclique dont les effets sont rarement perceptibles á l´immédiat. Tel un courant de vagues dans la mer, ces effets ne peuvent se ressentir qu´après un long parcours. Lorsqu´on fait une chronologie plus ou moins caricaturale du chemin parcouru depuis deux décennies, on se rend compte des mutations qui se sont produites sous l´effet des politiques de décentralisation:

La décennie 90 a été essentiellement celle des revendications populaires suivies de révisions constitutionnelles en faveur de la décentralisation. Elle s´est achevée par l´emblématique rencontre triennale de l´ensemble des acteurs africains de la gouvernance locale, Afri-Cités qui a eu lieu en 1998 à Abidjan en Côte d´Ivoire. 

La décennie 2000 a donné naissance à la mise en place des cadres légaux et réglementaires, ainsi qu´á la mise en chantier des programmes de décentralisation et à la création des structures de pilotage au niveau national. C´est aussi la décennie où la décentralisation sort du contexte purement national pour aborder une posture trans-nationale. Cette mutation est consacrée par la naissance des structures et réseaux d´échanges trans-nationaux tels que la Conférence africaine de la Décentralisation et du Développement Local CADDEL, ainsi que Cités et Gouvernements Locaux Unis d´Afrique, CGLUA pour ne citer que celles-là.

La troisième décennie en cours depuis 2010 est celle de la mise en œuvre inclusive. En effet, de multiples acteurs non-étatiques s´impliquent de manière active dans les processus de décentralisation, preuve que les longues revendications pour l´inclusivité ont porté leurs fruits.

  • Les collectivités territoriales sont intégrées comme acteurs de plein droit dans plus d´une trentaine de constitutions nationales. La participation des populations à la gestion des affaires locales et à la production des biens publics est palpable á travers leur forte adhésion à la dynamique du budget participatif de part et d´autre en Afrique. En l´espace de trois ans, le nombre de collectivités qui pratiquent cette approche de cogestion de la chose publique est passé de 112 à 347. A travers cette école de la démocratie locale, plusieurs collectivités sont incitées á rendre compte de leur action aux populations, d´autres affectent régulièrement une fraction de leur budget à des regroupements de la société civile pour réaliser en mode co-gestion, des équipements sociaux de base.
  • La notion de service public local comme axe de stabilisation du dispositif en ressources humaines des collectivités prend effet dans les politiques de décentralisation de certains pays.
  • Les réformes des finances publiques jadis exclusivement concentrées aux dynamiques budgétaires et fiscales complexes des administrations centrales se mettent de plus en plus à l´épreuve du local, en intégrant les dimensions territoire, collectivités locales et résultats. Mais il ne faut pas s´y méprendre sur le sens de la nouvelle doctrine des résultats! L´important ce n´est pas de dire combien d´hôpitaux, combien d´écoles ou combien de services sociaux de base ont été réalisés, mais il s´agit de dire qu´est-ce qui se fait mieux parce que l´on en a confié la responsabilité aux collectivités territoriales et parce que l´Etat a effectivement joué son nouveau rôle d´encadreur?
  • À l´ère du développement durable, les  notions de subsidiarité et d´émancipation des acteurs locaux revêtent la même importance que la fourniture de services elle-même. Il y a donc un grand intérêt à promouvoir toute mesure qui permet à la société civile d´améliorer son niveau d´alphabétisation politique afin de mieux contribuer au processus de développement aux côtés des autorités locales. 
  • Au niveau panafricain, la troisième décennie est aussi porteuse d´espoir, car l´Union africaine vient d´adopter en juin 2014 la mise en place d´un Haut Conseil des Autorités Locales comme organe consultatif et porte-voix des populations locales en son sein. Dans la même veine, les règles du jeu entre acteurs et la vision globale de la décentralisation sont désormais tracées dans la charte africaine des valeurs et principes de la décentralisation récemment adoptée. Outre cette charte, la dimension transnationale de la décentralisation vient aussi d´être consacrée á travers l´adoption de la convention de l´Union africaine sur la coopération transfrontalière. Cette dernière habilite désormais les collectivités territoriales de part et d´autres des frontières nationales à coopérer dans la création des biens publics communs, gage d´une intégration africaine «par les peuples» que le mouvement municipal panafricain ainsi que l´acte constitutif de l´UA de 2002 appellent de tous leurs vœux. En effet, plusieurs échanges transfrontaliers qui s´opéraient sous le seuil de tolérance des pouvoirs centraux peuvent sortir de l´informel et engager des actions de coopération officielle sous l´égide des collectivités territoriales frontalières voisines et sous l´œil plutôt accompagnateur des  autorités centrales.
  • Plus édifiant encore, tous ces acquis sont le fruit d´un travail en symbiose entre les hauts responsables techniques et politiques des collectivités locales et des ministères de la décentralisation aussi bien que des hauts responsables de l´Union africaine en étroite consultation avec les acteurs de la société civile! Cette démarche constructive et consultative explique la quasi absence de résistances qui a meublé le processus d´adoption de ces nouveaux instruments de gouvernance panafricaine que sont la charte, la convention de Niamey et le Haut Conseil des Autorités Locales

Fort des acquis glanés et des nouveaux défis auxquels les politiques de décentralisation sont confrontées en cette troisième décennie de réformes, la CADDEL a jugé opportun d´organiser au mois en mai dernier le colloque de Cotonou. Celui-ci avait pour objet de rassembler plusieurs acteurs de la décentralisation en Afrique et de jeter des regards croisés sur les acquis, les nouveaux défis afin d´en dégager les perspectives pour le futur. Ce genre de réflexion permet de relancer la réflexion sur l´accentuation qu´il faut donner aux politiques de décentralisation dans un contexte qui présente de nouveaux défis qui peuvent trouver une réponse durable à partir du local. Je voudrais faire allusion à la montée des extrémismes transfrontaliers et trafics multiformes par exemple dans la région du sahel, aux velléités sécessionnistes qui ont tendance à remettre en question les fondements institutionnels et la souveraineté des Etats, aux mouvements migratoires de masse de la jeunesse d´Afrique, du Moyen Orient et d´Asie vers le Nord et qui ont déjà laissé plus de 3000 morts dans les océans sans que l´on ait pu trouver une solution durable.   

Pourriez-vous nous en dire plus sur la CADDEL ?

FM : La CADDEL est née de l´initiative des ministres africains de la décentralisation, réunis dans le cadre de la deuxième édition des Afri-cités qui s´est tenue à Windhoek en mai 2000. Le plaidoyer du mouvement municipal panafricain pour une participation plus accrue à la gestion des affaires publiques méritait qu´on lui accorde beaucoup plus d´attention. Le nombre de pays africains qui souscrivaient à la décentralisation était en nette augmentation. Il devenait donc de plus en plus nécessaire que les gouvernements mettent en place une base institutionnelle pour mutualiser les expériences et pratiques au niveau politique et technique. Les Ministres ont tout de suite opté d´arrimer leur réseau aux structures de l´Union africaine en vue de mettre en évidence des principes et valeurs communes pour la mutualisation des politiques de décentralisation à l´échelle du continent. Ce travail de longue haleine abouti à cinq principaux temps forts qui, à mon sens, viendront impulser une nouvelle dynamique à la dynamique de gouvernance en Afrique:

  • la décision de janvier 2007 reconnaissant la CADDEL en tant que partie intégrante des structures organiques de l´Union africaine
  • la décision de janvier 2012 instaurant, entre autres, une journée commémorative de la décentralisation et du développement local qui se célèbre désormais chaque année dans tous les pays africains, et enfin
  • la décision adoptant la charte africaine des valeurs et principes de la décentralisation, de la gouvernance et du développement local,
  • celle adoptant la convention africaine de la coopération transfrontalière et enfin,
  • celle adoptant la mise en place d´un haut Conseil des Autorités Locales en tant qu´organe consultatif et porte-voix du local au niveau de l´Union africaine.

L´arrimage de la CADDEL est entrée dans sa phase opérationnelle depuis août 2014. Selon les prévisions, celle-ci sera jumelée avec deux autres conférences ministérielles pour former dès janvier 2015 le comité technique spécialisé de l´UA sur le service public, le développement urbain, la gouvernance locale et la décentralisation. Il s´agira là de la troisième instance organique après l´assemblée des Chefs d´Etats et le Conseil Exécutif. A ce titre, la décentralisation gagnera davantage en notoriété politique.

Vous venez de rejoindre le siège de la GIZ à Eschborn en Allemagne, un Etat fédéral. On a souvent reproché aux anciens pays colonisateurs d’imposer, via les politiques de coopération, leurs modèles, d’ailleurs eux-mêmes en pleine évolution. Le professeur  Mamadou DIOUF de la Columbia University, dans une récente interview sur le site de GLF, soulignait que « la démocratie est un processus qui ne peut se réduire à des mécanismes formels ». Après les récents et graves troubles au Mali, la régionalisation est de plus en plus promue comme une piste possible de sortie de crise. Qu’en pensez-vous ?

Après deux décennies d´expatriation professionnelle riches en expériences dans plusieurs pays et trois sous-régions d´Afrique le repli que j´observe à travers mon redéploiement est bénéfique à plusieurs titres :

· il m´offre l´occasion de m´imprégner des innovations qui se sont produites au siège de la GIZ en matière de méthodes, standards et processus d´assurance-qualité pendant plusieurs années,

· ensuite il m´offre l´occasion de m´imprégner des dernières évolutions au sein du contexte de gouvernance de l´Allemagne en tant qu´Etat fédéral dont le modèle de gouvernance décentralisé et multi-niveaux suscite un intérêt en constante évolution au cours des 20 dernières années dans plusieurs pays partenaires en transition,

· sur un tout autre plan, la vision universelle du développement durable que la communauté internationale vient de consacrer pour la période post-2015 – et dont la GIZ en a fait son leitmotiv depuis plusieurs années - ouvre des horizons nouveaux pour une valorisation de l´expertise de tout bord. En d´autres termes, les expériences glanées en Afrique peuvent aussi être mises à contribution dans d´autres régions du monde, tant les défis du développement durable ne connaissent plus de frontières. Prenez par exemple les menaces qui pèsent sur l´intégrité territoriale des Etats, les mouvements migratoires de masse, la protection civile, les problèmes de  sécurisation des biens publics, les changements climatiques, etc. De tels défis ne sont pas exclusifs à l´Afrique, mais l´Europe elle aussi, en est de plus en plus concernée quoique à une échelle relativement maîtrisable.

Dire que les anciennes puissances colonisatrices ont tendance à s´imposer en modèles est en contradiction avec l´esprit de coopération qui sous-entend une volonté mutuelle entre états souverains de travailler ensemble au relèvement du défi du développement durable. Toutefois, la GIZ se distingue par le fait qu´elle représente à ce jour la seule agence d´exécution qui fournit un accompagnement de proximité à plus d´une centaine de pays partenaires - tous continents confondus -. Sa mission principale étant le renforcement des capacités aux échelons individuel, organisationnel et sociétal, elle possède un dispositif d´accompagnement à la mise en œuvre des projets et programmes négociés de commun accord entre l´Allemagne et les Etats ou institutions supra-nationales. Cette coopération de proximité l´amène à proposer des solutions qui, loin d´être une simple importation institutionnelle, sont de véritables co-productions avec des partenaires sur le terrain, gage d´une appropriation pérenne. Chaque expérience de coopération est unique en ce qu´elle prend son ancrage dans un contexte spécifique dont il faut bien cerner les contours afin d´arriver à des solutions adéquates. De ce fait, les solutions s´inspirent non pas seulement du modèle allemand – au demeurant très stratifié pour être «copié» -. Bien plus, elles sont souvent issues d´un panaché entre les expériences locales et les expériences glanées dans plusieurs pays partenaires avec lesquels l´Allemagne coopère dans le monde entier. Tout cela se fait dans le respect des valeurs et principes auxquels l´Allemagne a souscrit telles que l´inviolabilité de la dignité humaine (article 1er de la loi fondamentale !), le placement de l´être humain au cœur de la politique de développement, le pluralisme démocratique, le respect des droits de l´homme, la diversité, etc.             

Je souscris pleinement à la sagesse du Professeur Diouf qui fait bien de relever que la démocratie ne peut pas être réduite à des mécanismes formels. Une telle interprétation serait en contradiction avec le caractère dynamique des mutations qui rythment la vie des Etats aujourd´hui. Il existe plusieurs exemples ou les élections (fussent-elles libres et transparentes) continuent d´être perçues comme le seul gage de démocratie. Le mandat  électif à lui seul ne garantit pas la démocratie, ce d´autant plus que dans le contexte actuel il est de notoriété que démocratie et développement sont inséparables et doivent s´enrichir mutuellement au quotidien. Dans les échanges que nous avons eus avec beaucoup d´élus locaux en Afrique pendant les cinq dernières années, nombreux sont ceux qui ont compris que bien au-delà des échéances électorales, la légitimité doit s´affirmer au quotidien. Une parcelle de légitimité est consacrée par les élections, tandis qu´une autre est consacrée par les solutions que l´élu et sa collectivité apportent aux problèmes quotidiens des populations. La démocratie à elle seule est insuffisante si elle ne mène pas à une meilleure fourniture de services moyennant une bonne gouvernance. De même, la fourniture de services en absence de démocratie et bonne gouvernance est vouée à l´échec. Au risque de paraitre redondant, les résultats sont aussi importants que le processus qui y mène.     

Quant à la régionalisation, je dirais qu´elle représente une option de développement sur laquelle les politiques de décentralisation s´appuient pour promouvoir un développement qui valorise mieux le potentiel inhérent à chaque territoire. Elle permet de mieux organiser et structurer la contribution des territoires au développement économique et à la cohésion nationale. Plutôt que de mettre l´accent sur des considérations administratives, électoralistes, une régionalisation effective devra mettre l´accent sur un développement économique permettant de créer des entités administratives viables, c´est-à-dire des entités qui peuvent assurer leur survie sans dépendre exclusivement de la redistribution de la manne fiscale en provenance de l´Etat central. Vue sous cet angle, la régionalisation peut apporter des réponses adéquates et durables à une situation de crise identitaire dans un pays. De nombreux exemples sur le continent africain et ailleurs illustrent que le sentiment d´exclusion ou d´abandon par l´Etat est très souvent à la base des crises telles que celle vécue par le Mali. L´on comprend mieux pourquoi la régionalisation a été choisie comme option politique en vue d´apaiser durablement les tensions qui jalonnent la sortie de crise dans ce pays qui était perçu comme la référence de premier ordre en matière de décentralisation en Afrique francophone. Plutôt que de juger l´opportunité de la régionalisation au Mali, la coopération doit s´intéresser à l´accompagnement des acteurs nationaux dans la recherche de moyens pour la rendre effective. Ceci implique une bonne compréhension du contexte qui n´est possible que lorsqu´on travaille avec les acteurs sur le terrain, tout en ayant parfois un regard apprenant sur d´autres expériences dont on peut s´inspirer pour avancer.

Ne serait-il pas temps que les différents Etats européens harmonisent un peu mieux leurs recommandations et leurs politiques de soutien au développement y compris avec la Commission européenne et les organisations régionales ?

ll est vrai, beaucoup reste à faire, mais les choses évoluent dans le bon sens, car la pratique de la coopération montre que l´on a dépassé le stade de la réthorique en matière d´harmonisation. En effet, il existe depuis environs une dizaine d´année, un certain nombre de cadres de concertation entre partenaires au développement à l´échelle européenne comme à l´échelle mondiale. Dans le domaine de la décentralisation, il existe au niveau des agences de coopération au développement, le réseau DeLoG qui regroupe 27 organismes bilatéraux et multilatéraux travaille dans ce domaine. Son secrétariat basé à Bonn est animé par la GIZ sur financement du Ministère allemand de la coopération au développement, BMZ et de la coopération suisse. Par ailleurs, il existe au sein des pays partenaires, des comités de bailleurs de fonds qui se concertent régulièrement sur les modalités d´harmonisation de leurs appuis et positions envers les réformes dans les pays et organisations régionales partenaires. En ce qui concerne la GIZ, je ne connais pas de pays ou la formulation de nouveaux projets et programmes se fait sans que les autres partenaires au développement qui travaillent dans le même secteur soient consultés. En Afrique par exemple ou le porte-feuille-programmes d´appui à la décentralisation couvre environs 17 pays, la quasi-totalité de ces programmes sont co-financés par d´autres bailleurs de fonds (l´Union Européenne en tête !) qui confient l´exécution de leur contrepartie à la GIZ, valorisant ainsi le capital d´expertise varié et le vaste réseau de connaissances dont elle jouit grâce à sa forte présence sur le terrain depuis une vingtaine d´années. Le défi du développement durable évolue chaque jour en échelle, en complexité, en vélocité et en sophistication. C´est pourquoi il est important que les Etats européens intensifient les accompagnements harmonisés à l´égard des pays partenaires pour réaliser les gains d´efficience, les économies d´échelle et participer au relèvement du pari du développement durable.

La coopération décentralisée doit-elle être repensée, en relation avec les grandes ONG et les bailleurs de fonds internationaux ? Quelle place accordez-vous à cette nouvelle politique ?

La coopération décentralisée a fait couler beaucoup d´encre pendant les deux dernières décennies en rapport avec la montée en puissance des réseaux de collectivités locales. La première génération de coopération décentralisée essentiellement axée sur une logique Nord-Sud s´est faite à partir d´une interprétation euphorique voire inflationniste du terme. En effet, nombreux furent des exemples de jumelages entre communes où des objets de récupération (pour éviter le terme déchets) qui ne répondaient plus aux normes de sécurité pour les populations étaient chargés dans des conteneurs pour être transformés en dons à des soi-disant communes partenaires du Sud! Avec l´implication croissante des ONG et bailleurs de fonds internationaux l´on assiste à des formes de coopération décentralisée plus structurées. Dès lors que la communauté internationale et par exemple l´Union africaine reconnaissent désormais les collectivités territoriales comme acteur de plein droit dans le relèvement du défi du développement durable, j´accorde une importance capitale à la coopération décentralisée. La repenser revient à répondre à la question suivante qui revient toujours à l´ordre du jour: Comment s´assurer que les Etats souverains qui abritent les collectivités désireuses de coopérer avec les bailleurs de fonds soient impliqués dans les formules de coopération? Á l´ère de la gouvernance multi-niveaux - et donc inclusive -, il ne me semble pas opportun de mettre en place une coopération décentralisée de type exclusionniste envers les structures nationales. La décentralisation prône le contraire d´une démarche exclusionniste ou de verrouillage des acteurs, mais elle prône plutôt le réajustement des rôles entre les acteurs dans l´observance du principe de subsidiarité lors du partage de responsabilités et pouvoirs. De façon caricaturale, il s´agit de se départir de la doctrine du «faire seul» au profit du «faire avec» ou alors «faire faire». Encore une fois l´échelle, la vélocité, la complexification et le niveau de sophistication des défis à relever commandent une gouvernance en réseau inclusive de plusieurs acteurs. Ce principe s´applique aussi aux partenaires au  développement. La GIZ, comme on le voit à travers les projets et programmes mis en œuvre ci et là s´est arrimée à cette pratique il y a longtemps, car en Afrique par exemple, je ne connais pas de programme d´appui à la décentralisation qui se fasse sans observer une approche multi-niveaux ou qui ne collabore pas avec d´autres bailleurs.   

Quelle est votre conception de l’approche territoriale du développement et de la gouvernance, comme de la « multilevel governance » chère au Comité des Régions de l’Union européenne ?

Ma conception de l´approche territoriale du développement est essentiellement basée sur deux catégories d´arguments:

Le premier argument repose sur une lecture transversale des menaces qui pèsent sur les Etats modernes. Cette lecture permet de constater que le développement peine à faire tache d´huile sur l´ensemble des territoires dans lesquels les citoyens vivent. Cet état de choses, comme l´illustrent certains cas récents, peut provoquer chez les populations concernées (en particulier, celles des bidonvilles et du hinterland) un sentiment de rejet, de non appartenance, d´exclusion voire de non-identification avec les institutions créées moyennant de grands efforts et sacrifices de la part des Etats. Ces scénarios ont suscité un regain d´attention pour les politiques de décentralisation dans plusieurs pays, parce qu´elles peuvent aider à démocratiser la vie publique et l´offre de services aux populations. Et aussi parce qu´elles peuvent aider à créer des conditions favorables à un développement économique nécessaire pour rompre le cycle d´appauvrissement des populations. De nombreux efforts ont été faits ci et là pour réajuster les formules de partage de responsabilités, de ressources et de capacités entre le pouvoir central et les collectivités territoriales décentralisées, mais les efforts n´ont pas encore franchi une masse critique dans la majorité des pays.

Au plan structurel, il convient aussi de noter que les fondements centralistes sur lesquels l´Etat moderne s´est construit rendent difficiles l´imagination d´une autre forme de partage du pouvoir qui ne repose pas seulement sur la redistribution de la fiscalité, mais aussi et surtout sur la revalorisation du citoyen et ses moyens d´action (ou plutôt sa résilience) à partir du lieu où il vit. Cela est davantage pertinent dans un contexte ou l´alphabétisation politique des populations évolue au jour le jour sous le triple effet de la connectivité aux TIC, de la montée en puissance des réseaux d´autorités locales et régionales, et des contraintes que les Etats éprouvent à traduire les dispositions constitutionnelles dans vécu des citoyens. C´est dans cette amalgame de précarités, et de lenteurs dans la recomposition des pouvoirs que de nouveaux phénomènes - tels que les invasions territoriales par des réseaux hostiles à l´Etat - trouvent un terreau fertile, fragilisant ainsi l´Etat. Pour contrecarrer cette fragilisation de l´Etat, une approche territoriale du développement est de mise car elle permet de reconstruire un nouveau pacte de confiance plus durable entre l´Etat et le citoyen là où ce dernier vit.

Le deuxième argument en faveur de l´approche territoriale du développement provient de la substance des accords de Doha sur le financement du développement. Ces accords marquent la transition des économies nationales vers une économie mondiale ouverte ayant pour principale caractéristique la loi du libre-échange et la levée des barrières douanières. Dès l´entrée en vigueur de ces accords, le prélèvement des taxes douanières ne sera plus d´actualité pour les Etats. Si l´on considère que la majorité des Etats tirent l´essentiel de leurs ressources fiscales des impôts et taxes prélevées sur les échanges réalisés au niveau des ports maritimes, frontières, aéroports, on a du mal à s´imaginer l´impact que cette transition fiscale aura sur la vie des Etats. A titre d´illustration, l´Etat du Cameroun tire plus de 90% de ses ressources du port de Douala, sa capitale économique. Au terme des accords de Doha, les ressources de la fiscalité extérieure ne seront plus la vache laitière de l´Etat. Celui-ci devra se rabattre sur la fiscalité intérieure (impôts sur les individus, les sociétés, etc) pour financer son développement. Le développement des territoires ne sera donc plus une option, mais une nécessité à laquelle l´on doit se préparer dès maintenant pour gagner le pari du développement durable. Le développement des territoires ne pourra plus se financer à partir de la manne fiscale accumulée par l´Etat car ce dernier n´aura plus assez de ressources fiscales à redistribuer. Un tel scénario m´amène à penser que le discours sur la redistribution et la péréquation fiscale ne pourra pas prospérer comme principale source de développement dans l´avenir. Voilà pourquoi il est nécessaire que les Etats se préparent à ce scénario à travers la mobilisation du potentiel endogène à partir des territoires. Avant de redistribuer il faut produire un surplus. Au lieu de promouvoir la culture de la dépendance à travers le discours de la redistribution, l´on gagnerait à mettre les territoires à l´école de la valorisation du potentiel endogène dès maintenant pour assurer une production pérenne des richesses.   

C´est donc dans cette amalgame de constats que l´approche territoriale prend tout son sens et sa justification. Une telle approche repose surtout sur la reconstruction de l´Etat de développement (developmental state) sur les notions de valorisation du «potentiel endogène». Il ne faut pas s´y méprendre sur le sens de ce terme. Il ne s´agit pas de mettre en avant les ressources du milieu physique comme seul dépositaire du potentiel endogène, car le facteur humain reste et demeure le gage de tout développement durable. Les mesures à mettre en place peuvent varier entre stimuler la créativité et le sens de l´initiative et de l´innovation au sein des populations (la jeunesse en particulier) dans une localité, promouvoir l´utilisation des TIC, favoriser les échanges avec d´autres territoires (coopération décentralisée!), concevoir des programmes de formation et de recherche en étroite collaboration avec les centres académiques, créer des structures d´incubation à l´entrepreneuriat, pour ne citer que ces mesures-là.

En plus des mesures dédiées à la valorisation du potentiel humain, l´Etat peut dans le cadre d´une approche territoriale promouvoir la création des infrastructures et des investissements productifs destinés à favoriser la mobilisation des capitaux privés. A cause de leur portée régionale ce type d´investissement fait appel à des volumes de financement qu´une seule collectivité ne peut pas mobiliser. C´est alors qu´intervient l´usage des outils tels que le contrat-plan Etat-région qui implique plusieurs acteurs tel que les administrations centrales, la région, le secteur privé et les collectivités bénéficiaires. Voilà une illustration rapide du multi-level-governance ou gouvernance multi-niveaux prônée par le comité des régions et qui représente d´ailleurs un atout majeur de la GIZ dans la mise en œuvre des programmes de développement.

Qu’attendez-vous, éventuellement, d’un think tank comme le Global local forum – qui souhaite établir des liens avec la GIZ - et quelles suggestions pourriez-vous présenter à ses responsables ?

Les réponses que j´ai esquissé à vos questions pertinentes montrent que le défi du développement durable continue de s´uniformiser dans une posture trans-nationale. Cela veut dire que les réponses doivent être recherchées en construisant des partenariats et des alliances par-delà les frontières nationales et organisationnelles. Personnellement, je suis convaincu que Global local forum s´est positionné sur un chantier thématique qui reste de grande actualité pour l´Afrique et aussi pour l´Europe, à savoir la coopération transfrontalière, la régionalisation et les territoires comme enjeu de développement durable. En Afrique comme en Europe, beaucoup de choses pratiques sont en cours de réalisation dans ces domaines, mais il y a un besoin de capitalisation sous forme documentaire. La première recommandation c´est d´entrer en contact avec les projets et programmes, ainsi que les bureaux de la GIZ dans les différents pays ou les thématiques présentées ci-dessus sont pertinentes pour identifier des actions d´accompagnement ou de capitalisation en synergie. Ces structures externes représentent de vrais laboratoires de solutions pour la GIZ et ses partenaires.

Par ailleurs, la petite expérience de collaboration que j´ai accumulé avec votre réseau semble indiquer que Global local forum a une capacité indéniable de mobilisation des acteurs de haut niveau en Europe comme en Afrique. Ceci représente un grand atout pour sensibiliser sur les thèmes transfrontaliers. Il y a aussi la possibilité de mutualiser les connaissances dans le domaine scientifique dans le cadre des conférences, séminaires, ateliers, formations événements de réseautage via nos projets et programmes qui travaillent dans différents pays.

(Propos reccueillis par Pierrick Hamon)