Partager sur :

Abdel Kader DICKO : Le Mali doit innover dans sa décentralisation


Conseiller en gestion publique locale de la Coopération suisse, juriste, expert en décentralisation et développement économique local, Abdel Kader DICKO est notamme l’auteur du livre Les conventions locales face aux enjeux de la décentralisation au Mali - avec Moussa Djiré - aux éditions Karthala. Il a aussi participé à un ouvrage collectif remarqué Le Mali entre doutes et espoir, publié aux Editions Tombouctou. Entretien.

Vous avez été en charge, au Mali, d'un important programme “Gouvernance Décentralisation“ conduit par la Coopération Suisse, et élargi aux États membres de l’UEMOA, en appui à son Conseil des collectivités terrtoriales (CCT). Pourriez-vous nous en dire plus sur ce partenariat ? 

La Suisse est engagée en Afrique de l’Ouest de longue date. En conformité avec sa propre tradition politique et institutionnelle, la Suisse soutient la décentralisation dans la sous-région, notamment au Burkina, au Bénin, au Niger et au Mali où elle a des bureaux de coopération. L’avènement du CCT en 2012 avec pour mission de renforcer la place et le rôle des territoires dans l’intégration régionale et le développement économique est donc une bonne opportunité de mettre en musique plusieurs leviers d’action : le local, le national et le régional. La Suisse s’est donc engagée à travers l’accord du 23 Mars 2013 à aider le CCT à se doter d’un Programme propre de Coopération transfrontalière locale à l’horizon 2014-2017. Nous sommes à ce jour dans les initiatives de préparation de ce programme qui est l’une des 8 priorités de la feuille de route du CCT. Avec les élus du CCT et les services de l’UEMOA, nous travaillons à une meilleure connaissance du concept de projets transfrontaliers locaux : les acteurs en jeu, la nature des projets, les processus, les modalités d’organisation, etc. Nous travaillons aussi à renforcer le CCT dans la prise en main de ses attributions : réunions des commissions de travail, études et avis sur les dossiers soumis par la Commission de l’UEMOA, etc. L’idée est d’ancrer le CCT dans les processus décisionnels de l’UEMOA de manière à faire progresser les préoccupations et les intérêts des territoires dans l’agenda communautaire.

N'est ce pas finalement par les collectivités territoriales que les organisations régionales pourront trouver leur voie (et voix) plus encore peut-être que par les Etats, mais avec eux bien entendu ?

Pour nous, il n’y a pas une dichotomie entre une approche régionale de promotion des collectivités territoriales et une autre approche de développement à travers les Etats. Posé le débat en ces termes serait même aller en contradiction avec la lettre et l’esprit du Traité constitutif de l’UEMOA. Celui-ci prône au contraire de tirer partie des avantages comparatifs des divers acteurs locaux, nationaux et régionaux pour faire avancer l’intégration et la prospérité économique et sociale de la sous-région. C’est l’application d’un des principes à la base de la construction communautaire, à savoir la subsidiarité. La Suisse voit donc le rôle du CCT dans un double sens : assurer une plus grande efficacité dans la mise en œuvre des politiques et programmes de l’UEMOA et cela par la territorialisation des projets de l’Union. J’appellerai cela le territorial mainstream ou institutionnalisation des territoires dans les prises de décisions et les orientations politiques de l’UEMOA. Mais, il faut être plus ambitieux : le Traité et l’institution communautaire existent depuis près de 20 ans. Le contexte politique et l’environnement institutionnel ont beaucoup changé et les populations ouest-africaines ont des attentes et des aspirations légitimes pour porter elles-mêmes les changements qui déterminent leur avenir. Le CCT en tant que émanation des territoires est bien placé pour relayer ces dynamiques et impulser les évolutions qualitatives dans la gouvernance communautaire : participation plus efficace de la société civile, interaction avec les députés de l’union, etc.  L’autre responsabilité du CCT est d’être présente dans les Etats et auprès des collectivités territoriales qu’il représente. L’ancrage régional ne doit pas isoler le CCT du terrain. Au contraire, par un dispositif intelligent comprenant le staff de son siège d’une part mais aussi un maillage avec les instruments d’appui des Etats et des partenaires, le CCT doit jouer un rôle d’animateur, d’acteur sécant pour accélérer les réformes nationales de décentralisation en s’appuyant sur des normes et directives régionales. Il doit aussi jouer sur les résultats et les avancées dans les pays pour alimenter les institutions régionales, l’UEMOA et pourquoi pas au-delà.

Que pensez-vous de l'avertissement du Professeur Mamadou DIOUF  selon lequel "la démocratie ne peut se réduire à des mécanismes formels" (cf interview sur ce site) ?

Il est évident que la stabilité et le retour de la paix au Mali va dépendre en grande partie de la décentralisation. La décentralisation ici doit être comprise dans plusieurs sens. Sans mettre un ordre dans les différentes acceptions, il y a la délivrance des services publics de qualité aux populations, il y a la participation effective de la société civile et du secteur privé aux politiques locales, il y a la place et les responsabilités de gestion à confier aux autorités traditionnelles, il y a la répartition plus juste du budget d’Etat entre la capitale et les régions intérieures, il y a la territorialisation de l’administration,…Je suis donc d’accord avec Mamadou Diouf dans le sens que les maliens doivent à présent innover dans leur décentralisation, oser affronter des sujets tabous comme la restructuration de l’Etat central, l’avènement de régions plus homogènes, mieux dotées en services publics de proximité et gérées par des représentants élus au suffrage universel direct, etc.  Les défis sont colossaux mais en même temps mobilisateurs pour le Mali, ses partenaires et des organisations comme Global Local Forum qui peuvent apporter de l’expertise et un courant d’opinions pour aller dans la bonne direction. 

(Propos reccueillis par Pierrick Hamon)