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Oumou SECK SALL : améliorer le rôle de la diaspora dans le développement du Mali


Oumou SECK SALL, maire de Goudam, près de Tombouctou au Mali, livre ses analyses et propositions sur le rôle des diasporas dans le développement, notamment la diaspora malienne, particulièrement dynamique. 

Pays charnière entre l’Afrique du Nord et l’Afrique sub-saharienne, le Mali est le deuxième État le plus vaste d’Afrique de l’ouest, après le Niger (1.267.000 km[1], avec une superficie de 1.241.300 km2  Sa  position centrale, son histoire et la perméabilité de ses frontières, font du Mali une zone d’émigration, d’accueil et de transit. La pauvreté touche 60% de sa population. Le Mali occupe selon  le rapport mondial sur le développement humain  durable des Nations Unies pour le développement de 2009, le 178ème rang sur 182 pays.

La population totale résidente au Mali était estimée à plus de 14,7 millions d’habitants en 2009. Le Mali n’a pas encore  réalisé sa transition démographique, car malgré une diminution de la fécondité de 6,9 à 6,7 entre 1987 et 1995 et 6,6 en 2006  le nombre d’enfant par femme demeure l’un des plus élevés de la sous région africaine alors que le taux de mortalité a connu une baisse sensible entraînant du coup une forte croissance de la population. La forte pression démographique,  l’indice de pauvreté et l’insuffisance de débouchés sur le marché de travail  constituent les principaux facteurs de migration.

Le Mali, de par son histoire et sa culture, est caractérisé par la grande mobilité de sa population. Ceci est l’héritage d’un passé culturel caractérisé par la présence de grands empires et royaumes comme l’empire du Ghana, l’empire du Mali, l’empire Songhoy, le royaume bambara de Ségou, le royaume peulh du Macina, etc.

En outre, les contraintes géographiques, écologiques, économiques et  sociales aussi sont à la base de la grande mobilité des populations maliennes et les obligent souvent à quitter leurs lieux de résidence pour d’autres cieux (villes et pays lointains).

Ces facteurs géographiques, économiques et culturels conjugués font du Mali un pays d’émigration et de transite dans la sous région ouest africaine. Les migrations internes, les migrations internationales et les migrations de retour sont de plus en plus importantes.  La migration varie avec le niveau de pauvreté des régions, des cercles et des communes.

Les flux migratoires sont très largement intracontinentaux. Sur un total d’environ 4 millions de Maliens émigrés, on estime que 3,5 millions résident en Afrique contre environ 200 000 en Europe. Les flux vers l’Europe restent donc limités  mais ils constituent une source de revenus non négligeable pour les zones de départ des migrants.

La situation socio politique de la migration est marquée par :

  • La mise en place sous l’égide du  MMEIA d’un cadre national de concertation sur les questions migratoires ;
  • La multiplication des acteurs et projets intervenant sur la question migratoire, particulièrement sur la question de la migration de travail et sur l’insertion professionnelle des migrants ;
  • Les négociations d’accords bilatéraux entre le Mali et ses  partenaires européens dont l’Espagne en 2007 et la France dont les discussions se poursuivent toujours;
  • Le durcissement des politiques de reconduite au niveau des pays de destination et qui se traduit par des expulsions massives et de sérieux problèmes d’insertion et de réinsertion;
  • La coopération internationale sur les migrations et la promotion d’une approche globale de la migration au Mali et dans la sous région.   

Compte tenu de l’importance du phénomène migratoire au Mali, un ministère des Maliens de l’Extérieur  et de l’Intégration Africaine a été instauré au sein du gouvernement a été créée en 2000. Sur le plan économique, les transferts  de fonds en provenance de la diaspora s’élèvent à 456 millions d’euros /300 milliards FCFA (Etude BAD, 2007). Cette manne financière représente 11% du PIB, ce qui traduit une forte dépendance à la diaspora et justifie la volonté des autorités maliennes de rechercher une meilleure valorisation des flux financiers. Sur le plan humain et technique, la diaspora malienne dispose de compétences diversifiées qui sont actuellement mobilisées à travers le TOKTEN et la coopération décentralisée.

Quelles Contributions de la Diaspora dans le développement du Mali ?

Les acquis

Ainsi au Mali, les premières actions de  jumelage entre collectivités françaises et  communes ou villages maliens, remontent aux années 1970, période de grandes sécheresses qui ont affecté notre pays, avec les associations de ressortissants des régions maliennes résidents en France, singulièrement celles de Kayes, les actions de coopération ont tout d’abord porté sur des jumelages classiques consistant à l’établissement de liens d’amitié, de solidarité  entre les  populations. Ces relations se sont tissées dans un premier temps avec des villages ou des communes de plein exercice sur la base d’actions humanitaires d’urgence de la part d’hommes et de femmes sensibilisés aux drames des populations maliennes. A partir de ces premières initiatives, les jumelages ont évolué progressivement vers des actions de coopération soutenues par la réalisation d’infrastructures de base, la mise en œuvre de projets locaux de développement durables. En effet, la diaspora malienne dispose de véritables atouts individuels et collectifs pour apporter une vraie plus value aux interventions des coopérations décentralisées.  Au delà de l’appui au niveau des ménages, les migrants participent aux réalisations des infrastructures et ouvrages publics. Cependant, il faut signaler qu’à ce niveau, les interventions des migrants sont timides et sont très souvent des réponses à des sollicitations villageoises. L’apport des migrants s’est fait, essentiellement, à travers l’appui aux secteurs suivants :

L’hydraulique villageoise

Les migrants ont participé à la mise à disposition d’eau potable dans plusieurs villages avec la réalisation de puits à grand diamètre.

L’éducation 

Le secteur de l’éducation a connu des appuis des migrants. Ces appuis vont de la construction et l’équipement de salles de classe en table bancs, à l’octroi de fournitures scolaires. Ces actions qui contribuent à l’amélioration de la qualité de l’éducation sont appréciées par les autorités communales et locales.  Au delà des appuis matériels, les migrants sont, en partie, responsables de l’élévation du taux de scolarisation dans les villages. Partant des expériences de leur vécu d’analphabète, à travers le monde, ils sont plus favorables à la scolarisation des enfants et ils travaillent à cela au niveau des ménages.

La santé 

Les investissements des migrants signalés dans les infrastructures et équipements publics de santé au niveau communal sont :

  • l’équipement du centre de santé en lits ;
  • le financement de la construction de  maternités.

En plus de ces investissements publics, l’apport financier des migrants internes ou internationaux est indispensable pour la couverture des frais médicaux au niveau des ménages. Les évacuations des malades vers les villes du pays sont devenues plus faciles grâce à la présence des migrants de tous les villages au niveau des villes qui abritent les grands hôpitaux et les polycliniques.

Le social 

Les migrants  contribuent dans le paiement des impôts, des dots de mariages, des dépenses liées aux mariages, des compléments alimentaires, des habillements pour les membres de familles, etc.   Dans la zone, plusieurs communes préfèrent commencer le recouvrement des impôts à partir de juin qui correspond à la période de retour des migrants. Les migrants sont très importants dans le payement des impôts et taxes.  Pour faciliter l’organisation des cérémonies au niveau communal, les migrants  ont dotées certains villages de  chaises et de bâches.  Les pays arabes étant des destinations primaires des migrants de la zone, les appuis pour le renforcement de la religion musulmane sont courants. Les migrants contribuent à la construction et l’équipement des mosquées. Les équipements sont essentiellement constitués des nattes, des micros et des panneaux solaires.

L’agriculture et l’élevage

Le secteur rural étant le secteur le plus porteur et le mieux connu des migrants, il a bénéficié des premiers appuis en équipement. Tous les acteurs au développement dans la région de Kayes  sont unanimes de l’apport des migrants dans l’acquisition des équipements agricoles au niveau des ménages. Cependant cet apport reste difficile à quantifier. Ces équipements agricoles sont constitués de charrette, de charrues, de batteuse, de décortiqueuses  et d’animaux de trait (bœufs, chameaux et chevaux).  Ils ont ainsi  contribué à rendre plus faciles et plus rapides les travaux champêtres.  En plus de l’équipement des unités de production agricole, les migrants assurent annuellement le financement des intrants agricoles et aussi celui des prestations de services au niveau de certaines exploitations.  Après les années successives de sécheresse des dernières décennies, la reconstitution des troupeaux familiaux a été possible dans beaucoup de villages grâce à la migration. Les peulhs sont partis faire le berger pour reconstituer en partie des troupeaux car, se faisaient payer en nature (animaux). Pour les dogons et les autres ethnies, les revenus non utilisés, issus de la migration, sont investis dans l’élevage car considéré comme le secteur d’investissement le plus sûr par les populations de la zone.

Le désenclavement des villages

L’apport des migrants permet de faciliter la communication et l’information à travers les téléphones portables et les radios qu’ils emmènent dans les villages d’une part. D’autre part, ils contribuent dans la réalisation des pistes rurales en payant les quotes parts des villages, à la réalisation de  pistes. 

L’immobilier

Les migrants internationaux commencent à investir dans ce domaine surtout au niveau du cercle de Douentza en construisant des maisons en étage et en payant des parcelles à usage d’habitation. Ce phénomène a même fait augmenter les prix des parcelles à Douentza. En plus, selon des responsables, le fait que les migrants ont commencé à investir dans le bâtiment à changer la physionomie de la ville.

L’Economie Nationale avec la création d’entreprises

Quelles approches d’intervention ?

La diaspora malienne s’est progressivement adaptée aux évolutions institutionnelles du Mali. L’institution des collectivités territoriales en tant que premiers responsables du développement local de leur territoire a amené les migrants à créer ou adapter des organisations à l’échelle des territoires. Ainsi , plusieurs associations inter villageoises ont épousé l’échelle communale et d’autres se sont créées à l’échelle des cercles , des régions ou ont simplement changé d’interlocuteurs en passant par exemple du gouverneur ou du préfet au président du conseil de région ou du cercle.

D’importantes coordinations, fédérations, associations communales sont créées par la diaspora dans le but d’impulser et d’accompagner le développement local dans les régions d’origines. Ces structures, sont aussi pour la plupart basée en Europe avec moins d’ouverture à la diaspora résident dans d’autres zones du monde (Afrique, USA).es points évoqués constituent des enjeux majeurs auxquels les collectivités territoriales seules ou en intercommunalité et avec leurs partenaires doivent relever en amenant ces différents acteurs à plus de concertation dans un cadre d’aménagement harmonieux des territoires concernés. Les outils de planification (PDESC et Schémas constituent des bases appropriées à cet effet. L’initiative des actions de développement est partagée entre les migrants et les populations bénéficiaires, voire même les collectivités territoriales .Dans tous les cas, les actions menées conjointement requièrent l’aval de chacune des parties.

Les Insuffisances

Il est aisé de comprendre une exigence de plus en plus prononcée de la diaspora à suivre l’utilisation faite des fonds et le renforcement des acquis pour deux raisons :

  • la maîtrise d’ouvrage des investissements leur échappe,
  • la difficulté de plus en plus croissante de mobiliser les cotisations dans les associations ;
  • la diaspora se plaint de la lenteur des remontées des informations de la part des acteurs  locaux qu’ils soient collectivités territoriales, structures de gestion ou communauté ;
  • La faible implication ou non de la diaspora dans l’élaboration des PDESC

Les Perspectives

  • Travailler à l’instauration d’un climat de confiance accrue entre la diaspora, les collectivités territoriales et l’Etat ;
  • Accompagner  le changement générationnel et les nouvelles  structures de la diaspora qui se mettent en place dans une  perspective de décloisonnement et d’aménagement harmonieux du territoire ;
  • Mettre les outils de planification (schéma, PDESC) au cœur du processus de développement des territoires et des cadres de partenariat existant ou à construire;
  • Reconnaitre et formaliser le rôle de contrôle citoyen de la diaspora dans tout le processus de développement local ;
  • Sortir du tout « hard » pour donner de la place  aux actions d’appui institutionnel renforçant les cadres  de concertation et les capacités des acteurs ;
  • Redéfinir les critères de choix des projets en intégrant de nouveaux éléments en fonction de nouveaux enjeux de partenariat, d’investissement structurant et d’élargissement des échelles d’intervention (intercollectivités, cercle ,région).

Oumou SECK SALL