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Fathallah OUALALOU, maire de Rabat : "Il faut inventer de nouveaux moteurs de croissance économique"


Maire de Rabat et président de la Communauté urbaine, Fathallah OUALALOU a été élu en 2009 à l'unanimité, président du Réseau pour le développement économique local en Afrique (LEDNA). Il est aussi vice-président de CGLU-Afrique et avait accueilli, à ce titre et comme maire et président de la Communauté urbaine de Rabat, les Assises mondiales des villes et régions. Entretien.

La crise actuelle qui est aussi celle des politiques publiques ne constitue t-elle pas une opportunité pour mettre à plat les politiques traditionnelles,  macro et micro économiques ?

Les Anglais et les Américains disent “small is beautiful“. Tout ce qui est petit est bien.  C’est en effet dans les moments de difficultés et de contraintes, que l’on revient chez soi. Autrement dit dans notre jargon, on revient au local. Il est désormais urgent de réfléchir à un dépassement structurel de la crise. Il nous faut régler le problème de l’endettement des ménages comme celui des Etats. Mais après, il conviendra de nous tourner vers un nouveau modèle de croissance, un modèle qui ferait toute sa place au “local“ tout en prenant en compte le “global“ avec lequel il nous faudra arbitrer. Le global doit reconnaître l’expérience du local, d’autant que - et c’est ma thèse - la crise est une crise grave et essentielle, qualitativement parlant, historiquement parlant. Elle va enfanter quelque chose de nouveau, de nouveaux moteurs de croissance, et parmi ceux-ci il y a les nouvelles sources d’énergie et la nouvelle économie verte. Ces deux éléments intéressent le local ; ils intéressent la ville. Je constate que ce modèle de croissance post crise va favoriser ou doit favoriser la décentralisation. C’est en ce sens que nous, les élus, nous devons œuvrer pour mettre en relief notre apport, et, en même temps, l’intégrer dans l’évolution de l’histoire de l’humanité. C’est une crise qui, incontestablement, a des similitudes avec celle de 1929. Toutes les crises ont fini par déboucher sur de nouvelles dynamiques, par le repérage et la valorisation  de « locomotives » comme facteurs de croissance. Cela a été le cas au début du XXème siècle,  avec le lancement des chemins de fer, puis avec l’automobile après la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, c’est l’économie verte et la transition énergétique, c’est à dire le passage d’une énergie classique, une énergie essentiellement fondée sur le charbon et le pétrole, à une plus énergie diversifiée et, surtout, renouvelable.  Faut-il rappeler que la production énergétique concerne principalement les villes dans un monde de plus en plus urbanisé ?   Si le XXème siècle a été le siècle de l’urbanisation de l’Europe, le XXIème sera celui de l’urbanisation de l’Afrique.  C’est, en ce sens, qu’il faut « bouster » la logique régionale euro-méditerranéenne. Je pense même que cette logique régionale - EuroMed – s’impose comme une priorité et que les communes doivent s’y retrouver pour en constituer le vecteur essentiel. C’est donc bien un véritable dépassement de la crise qu’il nous faut conduire en ce moment historique déterminé qui, en même temps, doit être encouragé par une décentralisation et une régionalisation audacieuses, démocratiques  et comme modalité d’un changement ou d’une évolution pragmatique.

Faut-il ranger la coopération décentralisée parmi ces politiques publiques en crise ?

Non, dans l’avenir, elle sera même plus importante. Avant, il s’agissait de partenariats plus classiques. Ceux-ci doivent évoluer  avec cette mutation qualitative du modèle de croissance. C’est en ce sens que la coopération décentralisée peut être un facteur de changement important, et c’est ce qui est nouveau. Bien sur, le partenariat est à mener à plusieurs niveaux : multilatéral - je pense à l’Europe, à l’UE – mais aussi bilatéral. Il s’agit de rapprocher les villes européennes des villes du Sud Méditerranée. Elles doivent adhérer ensemble à cette logique. Cela implique néanmoins que l’on soit convaincu de la nécessité de promouvoir cet espace Euro-Méditerranée qui peut - j’en suis persuadé, et là je reviens à la crise - contribuer à sauver l’Europe, une Europe qui, il faut bien l’admettre, avait tourné le dos à Méditerranée alors qu’elle en fait partie. L’équilibre géopolitique de l’Europe voisine est lié à cet ensemble méditerranéen. Voilà pourquoi il est important qu’on puisse collaborer tous ensemble dans cette recherche de sortie de crise, en faisant en sorte que les pays se  “reméditerranisent“ si je puis oser l’expression. Cela peut être, et tout autant, une manière pour l’Union Européenne de dépasser la crise.

Nous avons eu des échanges avec le directeur de l’Agence marocaine des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, Saïd Mouline, que vous connaissez bien, qui nous a dit sa foi dans le rôle des villes et régions …

Il est certain que si les choix stratégiques doivent se faire au niveau des Etats, les actions ne peuvent être opérationnelles qu’au niveau des territoires. Quand je parle de la transition énergétique, c’est quoi ? C’est passer du pétrole - qui existe au Sud, du gaz qui existe au Sud et qu’on envoie en Nord -  au soleil et à l’éolien. Les collectivités européennes, avec la capacité technologique de leurs acteurs territoriaux, peuvent porter, avec l’Etat, un partenariat extraordinaire autour de la maitrise de la …transition. Il faut continuer à travailler sur le gaz bien sur, comme sur le pétrole, mais, en même temps, il faut accélérer la recherche et l’investissement dans les nouvelles sources d’énergie. N’oubliez pas que le Sud s’urbanise. Dans les 30 ans à venir, c’est le phénomène d’urbanisation du Sud qui va s’imposer. Ainsi une première megacentrale solaire est en cours d’installation à Ouarzazate. Ce sera la première au Maroc. C’est pour cela que je pense que l’énergie est un élément fondamental de cette nouvelle dynamique EuroMed. Les villes vivent, et pourraient même produire, de l’énergie et, en même temps, elles peuvent s’impliquer en associant la maitrise de l’environnement.

Le congrès de l’Organisation mondiale des villes et régions (CGLU/UCLG) a eu lieu chez vous, à Rabat. Qu’en attendiez-vous ?

Beaucoup. Premièrement, il ne faut pas oublier que si ce congrès était organisé au Maroc, c’est au nom et à l’invitation de l’Afrique. C’est important. Notre continent a ainsi pu se présenter devant le monde. J’ai eu  l’occasion de pouvoir accueillir à Rabat, 5.000 maires de toute la planète, sous la présidence de Kadir Topbas, maire d’Istanbul, actuel président de CGLU, et M. Khalifa Sall, maire de Dakar, président de CGLU Afrique. Ces assises mondiales des autorités locales qui se sont déroulées  à Rabat, alors capitale mondiale des collectivités et des pouvoirs locaux, se sont caractérisées, comme je l’ai souligné, par le début d’une réflexion mondiale sur la sortie de crise, qui devrait intervenir en 2015. Il s’agit pour les villes et les territoires d’envisager ce que pourrait être leur contribution pour cette sortie de crise. Le Sommet d’Africités, en décembre 2012, à Dakar, avait déjà été l’occasion de faire du lobbying auprès des pays d’Amérique latine et d’Asie pour assurer le succès de ce congrès.  Il ne faut pas oublier que Rabat est à coté de l’Europe. Donc, pour les Européens, c‘est aussi une opportunité de se rapprocher de monde arabe, de la Méditerranée, qui a beaucoup bougé ces dernières années, mais aussi et plus largement, de l’Afrique. Ce congrès international  devait être un véritable chalenge. J’imagine que, après les crises en Europe, on va commencer à réfléchir vraiment ensemble, Etats, villes et régions, sur les stratégies de sortie de crise, sur les capacités d’ un développement intelligent et adapté au monde d’aujourd’hui. C’est aussi à nous, les élus, de réfléchir ensemble. Mais que faire pour contribuer à dépasser cette crise et pour faire en sorte que la décentralisation devienne un élément fondamental de ce dépassement ? Comment la décentralisation pourrait elle constituer un potentiel structurant, politique, au niveau de nos pays, et dans cette région euro-méditerranéenne ? C’est une chance de nous rapprocher grâce à la coopération décentralisée, notamment euro-méditerranéenne et euro-africaine. Le congrès d’octobre mettra l’accent sur la promotion de cette nouvelle forme de coopération. 

Que pensez-vous des initiatives autour d'EuroMed ? 

En tant que Marocain, tout ce qui concerne la coopération décentralisée EuroMed m’intéresse.. Nous coopérons en France avec Paris, Marseille et Lyon comme avec quelques autre villes plus petites où vivent des communautés marocaines souvent bien intégrées. Ainsi, à Mantes-la-Jolie par exemple en région parisienne. Le plus important dans la coopération décentralisée, ce sont les partenariats et les échanges. Par exemple avec Paris, l’APUR, l’agence d’urbanisme de la ville, nous appuie dans la réalisation des  plans aménagement de l’agglomération de Rabat. Marseille intervient en appui aux métiers de la mer et Lyon nous aide dans la gestion des transports. L’Europe, pour nous, c’est vital. 3 millions de marocains vivent en Europe et 80.000 européens vivent au Maroc, sans compter les 8 millions de touristes qui ne viennent pas tous de l’Union européenne, et les retraités venus s’installer au soleil. Cela crée des liens culturels et, parfois, familiaux durables et cela développe le commerce et donc l’économie.  Le monde d’aujourd’hui est un monde pluriel. Il n’y a pas de famille marocaine qui n’ait l’un de ses membres à l’étranger. Autrefois c’étaient des ouvriers. Aujourd’hui ce sont des cadres qui participent à l’enrichissement des pays européens. Nous vivons sur le même pallier, ce qui entraine parfois quelques difficultés mais surtout crée tellement de nouveaux atouts. Je pense qu’un think tank tel que le Global Local Forum pourrait travailler avec nous à ces questions. Je m’en suis déjà entretenu avec votre 1er vice président, Ahmed Arafa, à Rabat comme avec le président Abdoulaye Sene, à l’issue de la table ronde sur le développement économique de l’Afrique, organisée par le Global local forum en décembre dernier dans le cadre d’Africités.

(Propos recueillis par Pierrick Hamon)