Partager sur :

Oumou SECK-SALL : "La vraie décentralisation passe par la tenue des élections libres, transparentes et crédibles"


Maire de Goundam, près de Tombouctou, Oumou SALL SECK participait, ces 1er et 2 juillet 2013 au 4ème Forum de l'action internationale des Collecitivités territoriales à Paris.  Membre du collectif des élus du Nord Mali réfugiés à Bamako, elle fut la première femme à être élue dans cette région du nord. Après le pillage de sa commune, elle s’est battue et se bat toujours sans relâche pour porter secours à ses concitoyens restés au nord et mobiliser, avec d’autres élus, la communauté internationale. Elle donne ici son sentiment sur la situation à ce jour et nous fait part de ses attentes. 

Pour vous qui êtes maire, quel doit être le rôle de l’Etat auprès et avec les collectivités locales ?

L’Etat doit accélérer et approfondir  la mise en œuvre de la politique de décentralisation. Il s’agit de donner aux Collectivités les moyens de prendre en charge la plénitude du développement local, avec un accent particulier sur ses dimensions économique et sécuritaire. Cela me paraît indispensable.  Seul un développement intégré et adapté aux spécificités locales permettra de bâtir une paix, une sécurité et une stabilité durables. À la lumière de l’intensité de la crise sécuritaire et du poids de ses impacts sur les générations à venir, les Collectivités ont le devoir d’adopter une nouvelle approche de gestion des questions de paix, de sécurité et de développement, qui soit intelligente, engagée et soutenue. Une nouvelle approche qui permettrait à la fois de renforcer le processus démocratique, d’enraciner la décentralisation et de favoriser le développement économique et social.

Cette vraie décentralisation que vous appelez de vos vœux depuis longtemps, avec une démocratie qui ne soit pas « accaparée » ou de façade, est-elle possible quand la sécurité n’est pas assurée, ainsi qu’on vient de le voir dans votre pays qui faisait pourtant référence en matière de décentralisation ?

Je n’ai pas l’intention de faire le bilan de la décentralisation qui révèle de nombreux acquis importants mais aussi des insuffisances, des défaillances, des déficits. Comme tout processus, ces insuffisances ne remettent nullement en cause la pertinence de la décentralisation. J’ai la certitude que tout développement politique, économique, social, culturel ou sécuritaire devrait partir de la base au sommet pour une meilleure prise en compte des spécificités locales. Ce qui garantit la cohésion sociale, l’harmonie développementale et l’unité nationale.  L’enracinement du processus de décentralisation dans le pays profond sera complété par l’émergence d’une approche innovante de la gouvernance sécuritaire. Cette gouvernance démocratique de la sécurité placera l’homme au cœur de la sécurité. Ainsi, le secteur de la sécurité sera intégré au processus démocratique global, de sorte que la sécurité devienne un coût du développement et le développement une dimension fondamentale de la sécurité.  Il s’agit d’une gouvernance du secteur de la sécurité participative et démocratiquement contrôlée où les Collectivités pourraient jouer un rôle clé dans la sécurité et le développement global. La vraie décentralisation passe, je l’ai toujours soutenu, par la tenue des élections libres, transparentes et crédibles au cours desquelles sortiront des autorités légitimes, c'est-à-dire des « élus choisis » par les citoyens et non « des élus imposé ».

Qu’attendez-vous de la coopération en général, sans oublier le rôle de la diaspora malienne ?

Mes attentes sont nombreuses et pleines de beaucoup d’espoir car il y va de l’avenir et du développement sain de nos populations laborieuses. La rencontre du 19 mars dernier à Lyon ainsi que celles à venir doivent permettre aux participants d’avoir une meilleure appréhension de la crise que traverse le Mali actuellement, d’une part, et de pouvoir améliorer et de renforcer  le mécanisme de la coopération décentralisée franco-malienne et euro-malienne, entre autres, et transfrontalière, d’autre part. J’ose espérer aussi que ces rencontres renforceront davantage la solidarité dans le cadre de la coopération décentralisée autour des communes du Mali en général, et celles du nord, en particulier. Car, tout est à reconstruire. Les forces du mal, qui occupaient nos communes, ont tout anéanti. Nous avons besoin d’aides. J’en appelle à un véritable élan de solidarité de nos partenaires  plus particulièrement à l’égard des régions du nord. La coopération en général et des organisations régionales et internationales est un atout indispensable et nécessaire pour renforcer la décentralisation pour un développement durable. Dans la reconstruction du pays, la diaspora malienne, que je salue et à qui je rend hommage pour ses nombreuses actions et prises de position courageuses et énergiques, a un rôle important à jouer. Vous savez, la diaspora malienne a énormément contribué aux activités de  développement du Mali bien avant cette crise. Dans les jours à venir, je suis persuadée que nos compatriotes vivant à l’extérieur se mobiliseront davantage pour assister leurs frères et sœurs qui sont dans le besoin. J’espère et souhaite ardemment que les collectivités françaises et européennes renforceront davantage leurs appuis au niveau local en tenant compte des priorités des populations, et de son aspect sécuritaire afin que les dites populations, sous la houlette des élus, puissent mener des activités de développement appropriées.

Le développement étant d’abord l’affaire des populations concernées, et de leurs représentants, l’approche territoriale ne devrait-elle pas être privilégiée dans le respect des différentes communautés dont certaines ont été injustement et trop rapidement désignées comme «boucs émissaires ». Le "vivre ensemble" est-il encore possible au Mali ? Avez-vous retrouvé espoir dans l’avenir du Mali ?

Je garde espoir. Je suis optimiste. J’ai foi en l’avenir de notre pays : Le Mali. J’ai toujours appelé nos frères et sœurs à faire une distinction entre le Mlna et les touaregs. Le Mnla ne représente pas les touaregs. Tous les touaregs ne sont pas des rebelles. Le Mnla ne représente qu’une petite minorité de la Communauté touareg. Les maliens doivent se mettre ensemble au tour de l’intérêt supérieur de la nation. Oui, le "vivre ensemble" est  encore possible. J’y crois, et nous y croyons fermement. Et nous nous y attèlerons. Ce qui justifie le lancement, il y a quelques semaines, d’un Mouvement dénommé Trait d’Union. Comme son nom l’indique, ce Mouvement est composé des personnalités, et des personnes issues du métissage, donc un creuset de diversité ethnique. Il a pour objectif de contribuer à l’apaisement du climat social entre les communautés afin de restaurer le vivre ensemble d’antan. Notre motivation est de ressouder le tissu social. La vision du mouvement Trait d’union se fonde sur un Mali réunifié, prospère à toutes les communautés et toutes les confessions qui cohabitent en bonne intelligence et où il fait bon vivre pour chacun et pour tous. Notre souhait est de voir les maliens se réconcilier. Nous voulons un Mali uni et indivisible.

Qu’attendriez-vous d’un think tank, délibérément international, comme Global local forum ? Avez-vous des points que vous souhaiteriez ajouter, notamment au regard de votre expérience personnelle de femme élue malienne et africaine ?

Je fonde beaucoup d’espoir et de confiance dans les efforts entrepris par Global local forum, dans la résolution des problèmes récurrents d’insécurité et développement en Afrique. Par ailleurs, j’ai une pensée profonde pour ces femmes victimes de violences, d’abus de la part des terroristes et de bandits armés.  Quid de ces enfants privés de leur droit d’aller à l’école et de jouir de leur liberté. Enfin, je lance un appel à la communauté internationale afin de venir en aide à ces femmes et enfants qui ont été sauvagement traumatisés, et qui avaient  perdu tout espoir de vivre en communauté.    

(Propos recueillis par Pierrick Hamon - mise à jour le 25 août 2013)