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Antoine JOLY, Ambassadeur de France au Nicaragua : pour une "fertilisation croisée".


Antoine JOLY est Ambassadeur de France à Managua, au Nicaragua. Il a auparavant assuré les fonctions de Délégué Général pour l’action extérieure des collectivités locales au Ministère français des Affaires étrangères, à Paris. Antoine Joly fut l'un des premiers soutiens à la création de Global lacal forum. Entretien. 

Vous êtes, et depuis longtemps, un militant de l’approche territoriale du développement et du dialogue des territoires. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la coopération décentralisée avec l’Amérique latine, en particulier après le  Séminaire d’Estelí*  ? 

Ces rencontres ont été un succès. Elles ont permis de donner un nouvel élan à des coopérations anciennes, de rechercher des synergies avec d’autres formes de coopérations, par exemple celles menées par des ONGs et de lancer de nouvelles coopérations. Nous espérons ainsi que cette région du monde, il est vrai un peu oubliée, saura éveiller l’attention de nouveaux partenaires. Tous ceux qui ont fait le voyage ont en tout cas été impressionnés par la mobilisation des élus locaux d’Amérique centrale en faveur de cette idée du développement d’un pays, grâce à la dynamique du développement territorial. Nous espérons qu’ils deviendront les ambassadeurs de l’Amérique centrale et de Cuba auprès des acteurs locaux français. Pour leur part les autorités nationales du Nicaragua ont suivi avec intérêt cette expérience, comme en témoigne la présence à l’ouverture  du ministre chargé de la coopération. Le Nicaragua se projette déjà dans un monde ou la coopération n’est plus considérée comme octroyée mais au contraire comme un échange, un partage d’expériences, un accompagnement, et, pour tout dire, un partenariat. Quant aux maires locaux qui étaient nombreux à suivre le séminaire ils ont montré à quel point ils croyaient aux vertus de la mobilisation de tous les atouts d’un territoire, de tous les acteurs, pour réussir une politique de développement.

L’un des responsables du PNUD faisait état de la frilosité des collectivités françaises en matière de coopération avec Cuba, et ceci à la différence des italiens ou des espagnols, alors même que, dans l’imaginaire français, Cuba reste très populaire. Qu’en pensez-vous ?

Il faut dire que la coopération française à Cuba est singulière : elle diffère beaucoup des formes de coopération décentralisée qu’on retrouve dans beaucoup d’autres pays. En effet, elle est marquée par un effort d’organisation et de mise en commun, de fédération des activités, qu’elles viennent de collectivités françaises ou d’ONGs avec l’importance du rôle de l’association France Cuba Coopération*. Cette association propose aux collectivités d’être leur maitre d’œuvre pour leurs coopérations. Cela a beaucoup d’avantages en termes d’efficacité et de coordination, en revanche le rôle direct des collectivités territoriales est moins visible et les élus locaux français se sentent moins impliqués du fait de cette « délégation ». Il faut ajouter que le fait qu’il n’y ait pas d’élus locaux à proprement parler à Cuba ne facilite pas cet échange si particulier entre élus locaux, et qui est la marque de fabrique de la coopération décentralisée à la française. Cela veut dire aussi que l’approche du PNUD peut de cette façon être facilitée et ce n’est pas un hasard si l’une des seules collaborations entre un programme ART GOLD et la coopération décentralisée française soit née à Cuba au bénéfice de la ville de Cienfuegos avec le rôle capital de France Cuba Coopération comme opérateur. Il reste maintenant à imaginer un système qui puisse capitaliser cette expérience tout en ouvrant la coopération décentralisée française plus encore en direction de Cuba et en impliquant un peu plus les élus locaux français.

Vous avez été l’un des initiateurs et un soutien décisif à la création de Global local forum. Etes vous toujours intéressé par la démarche ? Pensez-vous que ces deux pays, le Nicaragua et Cuba, dont on connaît l’influence dans la région, pourraient être intéressés ?

C’est une démarche que je continue de penser comme capitale : de mes échanges ici, au Nicaragua, je vois combien ce pays est au bord du décollage économique mais qu’il lui manque encore plus de liberté et plus de moyens à l’échelon local pour que tous les acteurs puissent se mobiliser. Je compte donc, ici au Nicaragua, prendre de nouvelles initiatives après le séminaire d’Estelí, par exemple en organisant un appel à candidature pour un prix récompensant les meilleures initiatives locales. Nous pourrions lancer ce prix à l’occasion d’un séminaire sur l’importance des leaders locaux pour le développement et ce serait formidable si Global local forum pouvait s’y associer. Il est vrai que Cuba, le Nicaragua et le Venezuela se présentent comme des précurseurs pour fonder un nouveau paradigme du développement, mais je ne suis pas sur qu’ils aient suffisamment intégré dans leurs réflexions la dynamique locale ;  raison de plus pour engager le dialogue sur ce sujet crucial.

Auriez vous des observations plus personnelles, à partir de votre expérience au plans local, régional, national et international, concernant notamment l’intérêt de développer la mobilité professionnelle ?

AJ : il me semble que mon expérience professionnelle milite plus que beaucoup d’autres en faveur de cette mobilité ; Michel Serre disait qu’il fallait savoir changer de bibliothèque. En le paraphrasant, je pourrais dire que les administrations doivent savoir s’ouvrir à l’expérience de personnes venant d’autres horizons. Les agents au service de l’Etat ou des collectivités doivent aussi savoir changer de « bibliothèque » et apporter leur expérience dans d’autres administrations ou dans le secteur privé ou associatif. Ce n’est pas facile parce qu’on se heurte parfois au corporatisme, et souvent aussi aux difficultés de gestion de « corps professionnels» qui semblent plus facile à gérer en autarcie. La mobilité n’est aussi pas toujours récompensée, et il est vrai qu’il semble naturel à une administration de favoriser la fidélité plus que l’esprit d’aventure… d’où l’intérêt d’un forum comme le votre pour montrer à quel point ce que le sénateur Lafitte, l’inventeur français des clusters il  y a déjà plus de 40 ans à Sophia Antipolis, appelait « la fertilisation croisée », est important pour que notre monde puisse avancer dans la bonne direction : la mobilité c’est une forme de fertilisation croisée et le partage d’expérience entre le local et le global c’est encore une autre façon de faire de la fertilisation croisée.

(Propos recueillis par Pierrick Hamon)

Contact : antoine.joly@diplomatie.gouv.fr

* Séminaire d'Esteli : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/enjeux-internationaux/cooperation-decentralisee/actualites-et-agenda/actualites-21576/mois-en-cours/article/seminaire-de-la-cooperation