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Luk VAN LANGENHOVE : “Le réel défi est de parvenir à articuler les niveaux de gouvernance existants“


Luk Van Langenhove
 dirigele Centre d'études comparatives sur l'intégration régionale de Université des Nations Unies (UNU–CRIS)
 à Bruges, en Belgique. Il avait auparavant été Secrétaire général adjoint du Ministère fédéral belge de la Politique scientifique, chef de cabinet adjoint du ministre fédéral belge de la Politique scientifique, chercheur et maître de conférences à l'Université Libre de Bruxelles (VUB). De 2006 à 2010, il a exercé les fonctions vice-président du Conseil international des sciences sociales. Luk Van Langenhove qui enseigne à la VUB, à l’ULB et au Collège d'Europe, a publié de nombreux ouvrages sur l'intégration régionale, les sciences sociales et la psychologie.

Vous dirigez l’Université des Nations Unies à Bruges (UNU-CRIS). Pourriez-vous nous en dire plus sur l’ UNU-CRIS ?

L’acronyme UNU-CRIS signifie « United Nations University Institute on Comparative Regional Integration Studies ». Notre institut, dédié à la recherche et à la formation, s’inscrit dans un réseau global d’instituts et de programmes destiné à soutenir les objectifs universels des Nations Unies : l’Université des Nations Unies (UNU). Les Instituts UNU ont chacun un sujet de prédilection et sont répartis de par le monde. Ils réunissent des académiques et chercheurs du monde entier dans l’objectif de générer des connaissances solides et innovantes quant aux principaux problèmes globaux de notre ère. En ce qui concerne UNU-CRIS, l’Institut est situé à Bruges, en Belgique, et vise à étudier les processus d’intégration, mais aussi de coopération, régionale dans différentes régions du globe selon une approche comparative et interdisciplinaire qui constitue la plus value de l’institut. UNU-CRIS s’intéresse également aux diverses formes de gouvernance régionale, à savoir au niveau supranational, mais aussi transfrontalier et local. Finalement, en vue d’inscrire ses travaux de recherche dans un contexte global, l’institut vise à étudier l’impact des processus observés au niveau régional sur notre système de gouvernance, notamment au niveau mondial.

L’ONU rassemble des Etats alors même que la Charte fondatrice des Nations Unies mentionne « nous les peuples ». N’y a t-il pas là un paradoxe ? A moins qu’il ne s’agisse d’une opportunité pour ouvrir faire évoluer l’organisation et ses agences vers un nouveau multilatéralisme ?

Les Nations Unies sont une organisation dont les membres sont des Etats. Néanmoins, afin d’atteindre ses objectifs, cette organisation mondiale se doit de s’ouvrir et de mobiliser d’autres acteurs. Cela inclut bien entendu la société civile, mais aussi le monde industriel, les autorités régionales et locales. Car ce sont ces acteurs qui ont le pouvoir de rendre les solutions proposées tangibles et viables, et ainsi de promouvoir un changement durable. Nous pouvons constater que les efforts destinés à impliqués ces acteurs sont réels. Ce changement de perspective est reflété dans le concept multilatéralisme 2.0, qui met notamment en exergue la prolifération d’acteurs ayant un rôle important à jouer dans un système de gouvernance ‘multi-niveaux’.    

Certains économistes européens n’hésitent pas à affirmer que « face à la crise, le bon échelon, c’est la Région ». Qu’en pensez-vous ?

D’un point de vue personnel, je ne garantis pas que la région, comprise en tant qu’unité sub-nationale, soit toujours et partout l’échelon le plus approprié pour combattre la crise que l’Europe traverse actuellement. Bien que je reconnaisse toute l’importance du niveau local de gouvernance, je me dois de faire justice aux niveaux supranational ainsi que global. Selon moi, le réel défi est de parvenir à articuler les niveaux de gouvernance existants, à savoir local, régional et global, dans un système de gouvernance efficace où ces niveaux ne sont pas en conflit, mais se renforcent. La question est comment peut-on assurer la coopération entre les différents niveaux…

La multiplication du nombre d’acteurs internationaux ne comporte-t-elle pas un risque réel de dispersion ou de fragmentation de la coopération, avec un réveil des nationalismes ?

Il existe une tension continuelle entre intégration et fragmentation. Il est certain que la montée en puissance de nouveaux pouvoirs tels que les Etats du groupe BRICS, à savoir le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique de Sud, mais aussi de régions au niveau sub-national augmente la complexité du système de gouvernance mondiale. En outre, le développement des systèmes d’information et de communication et leur remarquable accessibilité rend le monde contemporain de plus en plus interconnecté. Au vu de cette complexité croissante, le retour au nationalisme semble constituer une échappatoire face aux déficiences et aux lacunes du système de gouvernance mondiale tel qu’on le connait actuellement. Tourner le dos aux problèmes n’est pourtant pas une solution viable, et il existe peu de perspectives de retour à un système composé d’Etats autonomes.

Que voulez-vous dire quand vous écrivez que nous n’évoluons pas vers un ordre du monde post-Westphalien, mais bien vers un ordre du monde néo-Westphalien ?

La raison pour laquelle je préfère employer le préfixe ‘néo’ à ‘post’ est simple. Bien que les Etats demeurent des acteurs primordiaux, le système de gouvernance n’est plus composé d’Etats comme étant l’unique source de gouvernance. De nombreux nouveaux acteurs sont aujourd’hui désireux et capables d’exercer des fonctions de gouvernance qui, selon l’ordre Westphalien, étaient du ressort exclusif de l’Etat-nation. Parmi ceux-ci, les organisations et institutions mondiales ainsi que régionales se sont progressivement imposées comme des acteurs importants à prendre en compte. De même, le monde industriel et la société civile exercent une certaine influence sur la prise de décision. Afin d’atteindre l’objectif d’un système de gouvernance capable d’intégrer les besoins et demandes émanant de la société dans son ensemble, il est essentiel que ces acteurs soient impliqués dans les processus de formulation et d’application des décisions et mesures politiques.

... Du local au global, et réciproquement. Comment voyez-vous l’émergence de think tanks (ou think do tank) internationaux comme le Global local forum ? Des rapprochements ou/et partenariats sont ils envisageables ? 

Les think-tanks jouent un rôle essentiel de production de savoir, de connaissance et d’idées innovatrices. Ils ont un potentiel important d’influence sur les agendas politiques. Face à un monde de plus en plus intégré et interconnecté, dans lequel gouverner est devenue une tâche incroyablement complexe, nécessitant une approche combinant efficacement différents acteurs et niveaux de gouvernance, nous avons plus que jamais besoin de nouvelles idées et points de vue. Dès lors, j’accueille chaleureusement le Global local forum.  

(Propos recueillis par Pierrick Hamon)

Site internet personnel : http://www.lukvanlangenhove.be