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Jacques TANCHOUX : "À Madagascar, l’Institut de la Décentralisation et du Développement Local (INDDL) est conçu comme un outil d’appropriation du processus de décentralisation"


Jacques TANCHOUX participe activement à la construction de l'Institut National de la Décentralisation et du Développement Local (INDDL) de Madagascar et mène des programmes d'observation et de formations des collectivités territoriales malgaches. Il a été un des organisateurs du symposium international "les processus de décentralisation et leurs actualités dans les Suds" qui s'est déroulé les 14 et 15 décembre 2011 à Antananarivo.

Le territoire malgache connaît, à l’instar de la sphère politique, une phase de transition qui se concrétise notamment par l’adoption de la nouvelle constitution. Ces changements sont significatifs, par l’intérêt renouvelé porté à la gouvernance locale par les autorités, l’inscription de la Fonction Publique Territoriale dans la constitution (article 95 II - La loi détermine les principes généraux : 2°- du statut général des fonctionnaires civils et militaires de l’Etat et des fonctionnaires territoriaux) et la refonte annoncée du Code des collectivités.

Ce tropisme fait résonance aux réflexions planétaires pour « des voies réformatrices interdépendantes, des formes de pensées capables de saisir la complexité et les interactions » et ainsi sortir d’un « développement conçu comme homogène, qui s’applique à des situations culturelles, sociales techniques diverses »[1]. Partout sur notre planète, de telles initiatives se font jour, soutenus par le paradigme d’une nécessaire articulation entre Local et Global. De nombreux pays d’Afrique et d’ailleurs se font les échos pratiques de ces réflexions et souhaitent maîtriser davantage leurs dynamiques territoriales à travers la rénovation de la gouvernance locale. L’essor des initiatives de proximité comme matrice de ces nouvelles dynamiques territoriales devient un repère épistémologique. Les responsables, tant nationaux que territoriaux, souhaitent avoir les moyens de mettre en place des politiques aptes à résoudre les difficultés actuelles que connaissent leurs territoires mais aussi de se tourner vers l’avenir, et donner enfin corps à des horizons trop souvent perçus comme lointains[2].

Ce parti pris pour une décentralisation effective est souvent remis en cause. Certains perçoivent ce phénomène comme totalement exogène ; arguant qu’il ne correspond pas aux réalités locales et ne fait qu’être une preuve de plus de la (inter-)dépendance des malgaches vis-à-vis de l’extérieur. D’autres, y voient un élément déstabilisateur à même de remettre en cause les hiérarchies « naturelles » actuelles. Tout au contraire, il semble intéressant de renverser les perspectives et de voir qu’en se dotant d’instruments pertinents, l’Etat et les collectivités peuvent répondre aux enjeux d’un développement intégré et malgache. L’Institut de la Décentralisation et du Développement Local (centre de formation des personnels des CTD[3], d’observation et de recherche sur la décentralisation) se veut être l’outil d’une appropriation réelle du processus de décentralisation en offrant une interface pertinente aux PTF[4], et en procédant d’une volonté claire et affichée, il sera l’outil de concertation et d’organisation de toutes les expertises nationales.

Ces attaques, n’empêchent pas un phénomène déjà en route, la reconnaissance et la patrimonialisation de ces logiques par les populations. Les fokontany[5] qui ont subit les ires de certains commentateurs en leur temps, sont aujourd’hui des échelles de lectures et d’organisation de la vie locale totalement intégrées et appropriées. De même, les communes, en tant que représentation locale élue (1994-1995), sont elles aussi, déjà reconnues. La problématique du développement local ne peut s’articuler sans prendre en compte la grande échelle, celle perçu par les populations dans leur quotidien, celles des cheminements et histoires personnelles.

Certes, sans des acteurs de proximité pleinement maîtres de leurs compétences, et sans ressources financières, humaines et matérielles, tout cela ne peut être envisagé. Cependant le capital humain existe et œuvre de son mieux à faire vivre ses réalités. Ils n’ont besoin que d’un instrument efficient, capable de répondre à leurs questionnements, de les outiller conceptuellement et de manière opérationnelle. L’Institut National de la Décentralisation et du Développement Local, créé en mai 2011[6],  se veut être ce vecteur, ce tremplin. Il doit permettre à travers des programmes de formations choisis, partagés et de proximité, fournir les éléments propices aux renforcements des capacités des acteurs locaux. Ses ambitions sont nationales, afin de fournir un cadre commun et équitable pour couvrir les attentes de chacun. Il sera aussi dans un mouvement parallèle et contingent, l’agent de valorisation des professionnels, de leurs métiers, de leurs carrières, à travers des modules de formation reconnus par les ministères et des validations effectives des formations (attestation de stage et/ou diplôme national). Trop de programmes de formation sont à ce jour sans suite, mis en place sans articulation avec les précédents…combien de doublons de formation, de méthodes  et d’outils gaspillés ? Combien d’énergies et de temps sacrifiés ?[7] L’institut, dans sa lettre et son organisation porte un regard nouveau, profondément ancré dans les réalités locales, et dans l’harmonisation et la capitalisation de l’existant au profit des acteurs de terrain. A travers son observatoire, ses recherches et ses publications, il sera mémoire, marchepied et espace d’expression des points de vue et expériences des collectivités.

Il ne substituera pas pour autant, aux logiques et revendications locales, une norme édictée par la capitale. Il œuvrera au plus près des territoires, prenant en compte toutes les logiques, attentes et ambitions. La prise en compte de ce rôle d’entre-deux, d’intermédiaire pourra permettre d’éviter un écueil important, car comme le dit Ahmed Arafa : « force est de constater que la prise en compte de la dimension territoriale dans les programmes de développement et les approches territoriales qui en découlent est loin d’être mise en œuvre en tant que moteur d’un développement au profit des populations, alors même que les autorités régionales et locales se voient confier, dans le cadre de la décentralisation, des prérogatives et des responsabilités de plus en plus grandes »[8]. Cette dernière remarque prend toute son importance et son actualité, si l’on questionne les tendances qui semblent se dessiner, dans la réécriture actuelle du Code des collectivités, vers plus de compétences dévolues aux CTD et notamment dans des domaines fondamentaux comme la Santé ou l’Education.

L’institut sera au service des dynamiques territoriales, dans son fonctionnement (délocalisation), son ingénierie (enquêtes, articulation entre politiques nationales et vécus locaux) et à travers la plate-forme de mutualisation des savoirs et la capitalisation des expériences (création d’un observatoire, d’une « maison des élus »)[9]. Ainsi, à travers des programmes fondamentaux et précis, il pourra répondre par des grilles de lectures élémentaires (recensement et objectivation des compétences des métiers, méthodologies professionnalisantes et accompagnement de projets) aux perspectives actuelles, se nourrissant à la fois des expériences uniques et de leur capitalisation nationale. Il n’aura en aucun cas vocation à remplacer les institutions existantes. Il n’agira que dans les sphères pratiques, opérationnelles et disciplinaires. Il devra ainsi répondre à la diversité des situations administratives, aux contextes locaux, mais aussi aux us et habitudes pluriels.

Articuler différentes échelles, c’est être en mesure de considérer chaque espace comme original tout en favorisant la communication entre les territoires. Il faut ainsi appréhender les logiques urbaines, rurales, endogènes, exogènes, les coopérations et partenariats, comme autant d’individu à prendre en compte et respecter. Mettre en valeur les compétences malgaches, c’est aussi pouvoir constituer un pool d’experts et d’intervenants qui seront à même de traiter toutes les thématiques à l’œuvre dans les dynamiques locales. Pour cela, il ne s’agit pas de réinventer quoi que ce soit, mais seulement de se donner les moyens de créer du lien entre toutes les ressources présentes localement, qu’elles soient nationales ou internationales.

Ses méthodes interactives et tenant compte de la complexité des réalités, des lieux et des personnes, ne lui confèreront pas pour autant de rôle de décision ou d’orientation politique ou administrative, tant à l’échelle des collectivités qu’à celle de l’Etat. Il restera à la place qui est la sienne, comme centre de formation des professionnels des CTD et des fonctionnaires territoriaux prévus par la nouvelle constitution. Pour cela il s’attachera à mettre en place les lois organiques et autre corpus législatif de la décentralisation en cours de rédaction.

Il sera mobilisable par tous ceux qui souhaitent améliorer la création d’une administration locale stable, à travers une gouvernance efficace et soucieuse de ses responsabilités et de ses objectifs : ministères, institutions, acteurs privés économiques ou de la formation, PTF. Ainsi il mettra à disposition des programmes de formations co-construits avec les professionnels concernés, mais pourra aussi répondre à des demandes spécifiques institutionnelles et associatives, nationales ou étrangères. Il fonctionnera comme intermédiaire entre les expertises et services existants qu’il ne souhaite pas occulter mais plutôt fédérer, il ne viendra pas se surajouter aux programmes existants et se positionnera dans une place laissée libre jusqu’à présent, celle de la prise en compte des professionnels locaux des CTD.

Enfin en se dotant de moyens d’observation et de communication pertinents, il pourra être un puissant véhicule des expériences malgaches à l’international ; ses recherches et son observatoire permettront aux programmes locaux de dialoguer avec leurs homologues dans le monde entier. On vante souvent le rôle de laboratoire de Madagascar, sur de nombreuses thématiques ; décentralisation, régularisation du foncier et de l’Etat-civil, etc. L’INDDL se positionne comme vitrine de Madagascar en matière de décentralisation et de développement local, comme un des « acteurs » et un des « espaces » d’échanges internationaux (formations internationales avec les ateliers indo-océaniques[10], pool international de formateurs, organisation d’un Symposium International en décembre 2011 sur les décentralisations dans les Suds et leurs actualités et intégration de réseaux internationaux). Ces dynamiques, ainsi que celles initiées par les échanges et partenariats nombreux avec les bailleurs étrangers, doivent être davantage vécues, valorisées, et converties en sources d’échanges et d’horizons avec nos homologues et voisins directs, et plus éloignés.

Dans un contexte international, dans lequel les grands paradigmes se sont heurtés au changement de millénaire et dans lequel désormais, il n’est plus question d’échelle unique mais de jeux d’échelles, la prise en compte du local devient un besoin impérieux. Le contexte national malgache s’y prête, il fournit le temps aux innovations, aux lectures originales et aux dynamiques territoriales croisées. Assurer un service public de proximité efficace, stable et conscient est un défi majeur et partagé par tous. L’INDDL sera un des éléments de réponse.

jacques.tanchoux@cnfpt.fr 


[1] Propos d’E. Morin, tirés du colloque organisé en octobre 2009, par le conseil culturel de l’Union pour la Méditerranée.

[2] De nombreux directeurs de collectivités, les exercices de planification le prouvent, se contentent de rêver leur territoire à 10 ou 20 ans…

[3] Collectivités territoriales décentralisées, d’après la constitution de la IVème République : les Provinces, les Régions et les Communes (seule échelle réellement décentralisée et autonome à ce jour). Les 3 types de CTD seront (re)définies dans leurs compétences et attributions avec les lois organiques et autres textes réglementaires à venir.

[4] Partenaires Techniques et Financiers, il s’agit des acteurs étrangers engagés dans l’aide et la coopération avec l’Etat et les CTD malgaches.

[5] Le fokontany est le plus petit découpage administratif malgache, il peut s’apparenter à une découpage communautaire et/ou par quartier. C’est auprès du fokontany que se font les premières démarches administratives.

[6] Selon le décret n°2011-230 du 15 mai portant création, organisation et fonctionnement de l’INDDL. L’institut a été inauguré officiellement en juillet 2011, lors d’une formation internationale « les ateliers indo-océaniques » réunissant des cadres territoriaux malgaches, réunionnais et mahorais, en présence de M. Hajo ANDRIANAINARIVELO, ministre de l’Aménagement du Territoire et de la Décentralisation, et M. Jean-Marc CHATAIGNER, Ambassadeur de France à Madagascar.

[7] Certains maires nous ont confié qu’ils avaient suivi 20 formations en 13 ans (!) pour un bénéfice quasi-nul.

[8] Extrait tiré de l’atelier traitant des besoins de l’Afrique lors de la conférence de Ouagadougou en novembre 2009 sur le thème de la contribution des autorités régionales et locales au développement économique, Ahmed Arafa, vice-président du Global Local Forum est expert auprès de l’UE et du PNUD.

[9] De nombreux pays se sont dotés de structures nationales d’accompagnement du développement local, on peut citer pour exemple le Maroc, le Yémen, le Niger, le Mali, le Sénégal…

[10] Organisés en 2011 autour des territoires de Mayotte, de La Réunion et de Madagascar, sur la thématique de la place du cadre territorial dans la « gestion des projets de politique publique locale » (juillet 2011) et dans l’observation critique de sa collectivité avec les outils d’« analyses et perspectives ; de l’intelligence territoriale au rôle d’aide à la décision » (octobre 2011), ils sont organisés comme des workshops réunissant des cadres et directeurs des collectivités. Il est prévu de les ouvrir en 2012 aux autres territoires de l’Océan Indien : Maurice, Seychelles, Comores, Afrique de l’Est...