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Il y a 30 ans : l"'APPEL DES CENTS" lancé par Léopold Sédar SENGHOR et François MITTERRAND


D’origine grecque par ses parents, agrégé d’histoire, docteur ès lettres, licencié de géographie, ancien Secrétaire Général du Haut Conseil de la Francophonie, Stelio FARANDJIS est Maître de conférences d’Histoire à l’Université de la Sorbonne , auteur de conférences et publications dont « Humanisme et Francophonie » aux éditions de l’Harmattan, et d’une thèse consacrée au « Sacré chez Condorcet », il est aussi spécialiste de sémantique historique. Stelio, qui effectue des nombreux déplacements à l’étranger comme conférencier, est l'un des artisans de la montée en puissance de l'idée francophone et du dialogue qui s'est noué avec d'autres grands ensembles linguistiques : l'Arabophonie, l'Hispanophonie, la Lusophonie. Il crée dès 1983, lors de sa rencontre officielle avec le ministre de la Culture algérien M. Mezziane, le terme d'Arabofrancophonie qui désigne "la situation qui dépasse la simple coexistence et implique un dialogue entre les deux cultures : le monde arabe et le monde francophone" (Dictionnaire de la Francophonie ). Auteur du rapport "L'éducation à la francophonie" (dans l'enseignement primaire, secondaire et supérieur) remis au ministre de la Jeunesse , de l'Éducation nationale et de la Recherche Luc Ferry en avril 2003, Stelio Farandjis est depuis 2004 inspecteur général honoraire de l'Éducation Nationale. Il est par ailleurs  administrateur de l’Université de la Paix de Verdun, coprésident de l'Union internationale pour le dialogue interculturel et religieux et l'éducation de la paix, membre du Conseil d'administration du Festival des Francophonies en Limousin et du Comité Scientifique du Pôle Management des entreprises culturelles et industries créatives de l'ESC Dijon. Initiateur de la publication annuelle "Etat de la Francophonie dans le monde", Stelio Farandjis est également l'auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux textes, parmi lesquels : Philosophie de la Francophonie. Contribution au débat, chez L'Harmattan, 1999 et Francophonie et humanisme: débats et combats, aux éditions Tougui, Paris, 1993. Stelio FARANDJIS était l'invité du FERAM* le 19 juin 2014, rue Gay-Lussac, à Paris.

 

Global local forum : Stelio Farandjis, une question plus personnelle pour commencer. Comment tombe-t-on dans la francophonie avec un nom d’origine grecque ? Quelle est  votre relation avec le président Senghor et les autres Pères de la francophonitude  ... ?

Stelio Farandjis : Farandjis correspond à peu près à la traduction du mot « français » en plusieurs langues orientales dont l’arabe et le persan. D’ici à penser que je suis né en francophonie… Comme spécialiste de Condorcet, je commence toujours par m’interroger sur l’histoire des mots, sur leur sens, sur la sémantique historique.  En 1956, j’avais gagné le concours organisé dans la cadre de la journée scolaire de l’union Française, puis dès 1962, jeune militant du développement, j’avais rédigé un Rapport pour la Convention des Institutions Républicaines alors présidée par un certain François Mitterrand, dont je suis resté très proche jusqu’à sa mort. Un résumé de ce rapport « Gauche et Tiers Monde » publié par le quotidien Le Monde, avait fait sensation. Je suis resté ensuite et durant toute ma vie professionnelle, et même encore aujourd’hui, investi autour des questions de développement et de francophonie. Ce n’était pas alors aussi évident qu’aujourd’hui. Puis ce fut la création du Club Démocratie et Universités. De Gaulle et Pompidou avaient décidé de créer le Haut Comité de la langue française, j’en deviens Secrétaire Général en 1981. En 1979, c’est l’Appel des cent suivi de la création en 1984 du Haut Conseil de la Francophonie sous la présidence de François Mitterrand et grâce à l’engagement, déterminé et décisif, du Président Senghor. Les Français n’y sont désormais plus majoritaires et c’est la preuve d’une certaine universalité de la Francophonie. Il a fallu mettre alors de l’huile dans les rouages avec des relations franco-canadiennes et franco-québécoise parfois tumultueuses…    Et puis j’ai toujours accordé une grande attention, par delà le dialogue des cultures, au dialogue inter-religieux.

 

GLF : Stelio Farandjis, à l’heure de l’Europe et d’une  mondialisation qui n’a pas que des effets négatifs, et 50 ans après les indépendances africaines,  la Francophonie est elle encore une idée moderne ?

SF: Le concept de francophonie est encore parfois rattaché, dans les medias, à l’histoire du colonialisme, alors que le mot s’est affirmé après l’époque coloniale. Avec l’explosion démographique, on a assisté à une explosion parallèle de cette nouvelle francophonie  de masse et, dans le même temps, à une véritable révolution des modes d’information et de communication, d’accès à la connaissance et donc à l’intelligence partagée.  La langue est bien  au cœur de cette révolution, qui est donc moderne.
 

GLF : Peut on encore alors parler de langue française –sous contrôle d’une Académie très jacobine- ou bien d’une langue « francopolyphonique », pour reprendre le joli mot que vous avez inventé, une langue francopolyphonique  présente sur tous les continents  ? La francophonie est elle contradictoire avec le concept de territoire ? 

SF : Nous sommes en présence d’une alliance entre la mondialisation ou globalisation et le  local comme marque de l’original, du typique, du spécifique et comme expression de la diversité qui est aussi une richesse. La francophonie, c’est donc  la rencontre entre la tradition d’universalité de la langue française et l’exigence contemporaine de la diversité », ce que j’ai en effet nommé par « francopolyphonie », et cela alors que la langue anglaise connait une certaine dislocation. Cela ne m’a jamais empêché de travailler en bonne intelligence, et même complicité, avec le secrétaire général du  Commonwealth de l’époque. Complicité/complexité comme dirait Edgar Morin parce qu’il s’agit bien d’organes vivants et complexes, interdépendants et assoiffés de « local », tant il est évident que l’universel transcende et que le local incarne. J’ai encore en mémoire l’un de mes discours, en 1982,  sur la richesse de la langue corse, l’une des expressions de la francopolyphonie. S’il arrive que les Corses chassent le français, c’est que l’inverse le précède. Pourtant nous sommes dans une multiappartenance qui devrait être une civilisation universelle humaniste. C’est cette philosophie qui l’emporte de manière éclatante en 2005 lors de la convention internationale présidée par  le Secrétaire Général de l’OIF, Boutros Boutros Ghali. Juste avant le début de la conférence, il m’appelle : donnez moi une idée et une seule. En réponse, je lui souffle : l’alliance. L’alliance avec la russophonie, l’arabophonie, et avec toutes les autres. Il s’agissait alors de la retentissante Convention UNESCO sur la diversité culturelle.   A la différence de l’Académie Française, dont le rôle est historiquement marqué et géographiquement hexagonal, le Haut Conseil devient de fait, une sorte d’Académie, plus souple et où les mots circulent et évoluent.  Il faut éviter la France-Afrique.

 

GLF : Mais la Francophonie n’a-t-elle pas aussi ses faiblesses ?

SF : Oui certainement et la plus grande est l’économie. La francophonie est encore conçue d’abord comme politique. On ne parle pas des entreprises francophones. Pourtant il n’y a pas d‘équivalent avec les projets européens Airbus ou Ariane… De leur coté les Etats Unis  mettent en avant les industries culturelles, et ils ont raison. Il nous faut réfléchir à cette question, surtout dans la période de crise actuelle. Il faut aller vers la création d’un Fonds francophone, mais les Français y  sont il prêts ? Les citoyens, sans doute plus que les politiques. Il faut aussi s’intéresser au monde rural. Robert Buron, en organisant les rencontres francophones rurales à la fin des années 60 avec l’appui du président du Liban de l’époque, avait obtenu le soutien de Senghor. 

 

GLF : Auriez vous une suggestion concernant le Think Tank  –  un mot de la francopolyphonie ? – Global LOcal Forum, et seriez vous éventuellement partie prenante ?

SF : Face à cet anglicisme – Think Tank - qui peut se traduire par « laboratoires d’idées », ou autre « tempêtes de cerveau » pour brain storming, les québécois nous proposent « remue-méninges ». Le remue-méninges Global Local Forum  ne pourrait il agir, par exemple, pour une plus grande prise en compte des œuvres africaines et canadiennes dans les programmations TV ?   GLF pourrait aussi contribuer à la réalisation d’une sorte de Base de données et atlas de la francophonie auprès de l’OIF.  Bref, je pense que le Président Abdoulaye Sene pourrait opportunément proposer au président Abdou Diouf de constituer ce remue-méninges, ou Think Tank, avec d’autres, auprès de l’Organisation Internationale de la Francophonie.  Vous pourriez alors  compter sur mon appui au moins personnel.

Propos recueillis par Pierrick Hamon

En 1985, Stelio FARANDJIS aux cotés du Président SENGHOR, à l'Hôtel Matignon,

la veille du 1er Haut Conseil de la Francophonie

 

Stelio FARANDJIS à la sortie du diner-débat  avec les responsables du FERAM

et les hauts fonctionnaires (ENA) Diplomates de Guinée-Bissau, Croatie, Gabon et Canada