Partager sur :

Rajendra Kumar PACHAURI, ancien président du GIEC : “Face au changement climatique, les pouvoirs locaux ont une responsabilité de premier plan”


Rajendra Kumar PACHAURI est ingénieur et universitaire indien. Il a été président du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) de 2002 à 2015. Il préside l’Institut de l’énergie et des ressources indiennes (TERI, The Energy and Resources Institute). Il représenta le GIEC lors de la remise du prix Nobel de la paix 2007 attribué à cette institution. Cet entretien avec Rajendra Kumar PACHAURI a été mené dans le cadre de la préparation de la publication de Global local forum sur les politiques territoriales de l’énergie.

Quel peut être le rôle des collectivités territoriales dans la lutte contre le dérèglement climatique et pour de nouvelles politiques énergétiques ?

Nous avons besoin de l’action des autorités locales aux côtés des initiatives nationales et internationales qui sont prises pour lutter contre le réchauffement climatique. Les problèmes seront résolus au niveau où ils ont été créés. C’est là qu’on trouvera de nouvelles solutions. Il faut construire à partir des connaissances traditionnelles mais les villes doivent définir de nouvelles connaissances et aller de l’avant.

Quel est votre constat sur le réchauffement climatique ?

Il est clair que nous ne faisons pas assez d’efforts pour réduire la part des énergies fossiles. Nous avons remis fin octobre 2014 la synthèse de notre cinquième rapport qui conclut que les émissions de gaz à effet de serre devront être réduites de 40 à 70 % d’ici à 2050 par rapport à 2010 et atteindre un niveau proche de 0 ou inférieur en 2100 en tenant compte du stockage de CO2 pour maintenir le réchauffement à 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels.

Les travaux des groupes de travail du GIEC montrent que le réchauffement climatique ne concerne pas que les terres. Les océans aussi se réchauffent, la fonte des glaces fait monter le niveau des mers. Cela a des conséquences directes pour les territoires littoraux. La concentration de gaz à effet de serre accélère la montée des eaux mais elle n’est pas uniforme, il y a des endroits où elle est plus forte. Je suis allé moi-même au Groenland et c’est une expérience fascinante qui permet de mesurer la concentration de gaz dans la glace. On peut presque constaterconstater de visu comment la glace fond et s’effondre dans l’océan Artique. La santé des océans s’est dégradée au fil du temps à cause de la teneur en dioxyde de carbone.

Vous attirez l’attention sur la responsabilité des zones urbaines dans ce dérèglement. Quelles sont vos craintes ?

Les villes émettent plus d’un quart des gaz à effets de serre, qu’il s’agisse des bâtiments, des transports ou de l’industrie. Nous avons réalisé des projections à partir de 4 scénarios. Selon un des scénarios, si la croissance des activités économiques se poursuivent avec le même modèle de consommation énergétique dans l’hémisphère nord, les glaciers vont continuer à fondre, l’océan Artique n’aura presque plus de glace en 2050. La croissance des activités économiques qui se poursuit avec émission de gaz à effet de serre est préoccupante. Si on ne fait rien, il y aura une augmentation de la température allant à 4,8 °C d’ici la fin de ce siècle. Les impacts du changement climatique auront un effet tragique sur la planète. L’intensité des vagues de chaleur va l’amplifier et dans certains scénarios, il y aura des pics de chaleur de plus en plus fréquents dans toutes les régions du monde. Ces vagues de chaleur, liés à leur fréquence et à l’intensité de certains éléments climatiques, nous obligeront à prendre des mesures inédites pour sauver des vies. Il faut prendre conscience de l’accélération de la fréquence et de la force de ces événements climatiques et prendre la mesure de la multiplication des catastrophes qui désorganisent nos villes, bouleverse les zones côtières et vident les campagnes. Nous pouvons limiter cette augmentation jusqu’à 2°C mais cela nécessite des changements drastiques avec des actions coordonnées au niveau mondial et avec des efforts concentrés concentrés à l’échelle locale pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Si on ne fait rien, on va vers des échecs catastrophiques mais si nous agissons, nous pouvons encore recréer des équilibres pour éviter les catastrophes. Nous vivons dans un monde où tout est fondé sur la croissance et la consommation de biens et services et on continue à accroître les émissions de gaz à effet de serre. On détruit une grande partie de la richesse naturelle. Nous avons les moyens de changer d’orientation. Les solutions passeront par l’innovation et l’action des villes. Il faut commencer par travailler sur l’efficacité énergétique et multiplier par quatre l’utilisation des énergies renouvelables. Dans les villes, nous avons le devoir de prendre le chemin de l’innovation pour aller dans la bonne direction et limiter l’émission de gaz à effets de serre.

Les responsables des villes connaissent l’importance de l’action. Le 5ème rapport du GIEC a montré les conditions de l’action à entreprendre. Grâce à la sensibilisation des populations, les gens recherchent des solutions dans le domaine des transports et des bâtiments. Il y a aujourd’hui de grandes opportunités pour améliorer l’efficacité énergétique dans tous les domaines où on peut remplacer les sources d’énergie. Il faut recourir davantage aux

énergies renouvelables et quand on utilise des énergies fossiles, il faut combiner cela avec la captation du carbone et son stockage. Si on donne un prix au carbone, les producteurs et les consommateurs auront un signal très fort qui les encouragera à changer de comportements.

Avez-vous le sentiment qu’on progresse ?

On a fait des progrès depuis le protocole de Kyoto. Les pouvoirs locaux ont eu un rôle déterminant et cette volonté d’agir montre bien que les conditions ont changé. Il y a des solutions. Nos sommes tous solidaires. Il faut que tout le monde agisse, les maires, les chefs d’entreprise, les consommateurs. Et l’innovation technologique autour des énergies renouvelable est une réelle opportunité pour créer des emplois locaux et de nouveaux modèles économiques.

Les pouvoirs locaux ont une responsabilité de premier plan dans ce domaine. Je rencontre régulièrement des maires et présidents de territoires qui n’ont plus de doutes sur les constats et les prévisions du GIEC. Aujourd’hui, ils nous interrogent sur les solutions à apporter. Nous sommes tous responsables dans les villes, dans nos régions. Chacun à notre place nous devons agir, élus locaux, acteurs économiques, citoyens, universitaires et chercheurs. Il faut trouver les nouvelles opportunités autour des énergies renouvelables avec des projets économiques viables.

La fréquence des catastrophes climatiques plus nombreuses montre à chacun que le changement climatique n’est pas un phénomène lointain. Cela se passe ici et maintenant et il faut agir. Les gens en prennent conscience et l’ingéniosité humaine va nous permettre de trouver des solutions.

Les élus locaux des pays en développement ont-ils une parole spécifique à porter ?

Si je prends mon pays, nous avons une culture de respect de la nature. Dans nos forêts, il y a des arbres sacrés mais malheureusement nous nous éloignons de cette civilisation avec la société de consommation qui a un fort impact sur l’environnement. Il est temps de retrouver nos valeurs, pas dans un retour en arrière mais en utilisant les technologies modernes pour mieux respecter les équilibres naturels. Dans mon pays, les premières victimes de la pollution sont les populations pauvres. Elles sont privées d’écosystèmes naturels. Plus que jamais, nous devons réfléchir au type de développement que nous voulons construire sur nos territoires, en ville et à la campagne. Plutôt que de subir, pourquoi ne pas construire un modèle qui s’accorde à nos traditions et à notre histoire. Nous en avons la responsabilité devant les générations futures. Gardons à l’esprit cette obligation d’équité entre générations.

Tery, l’Institut de l’énergie et des ressources indiennes que je préside, s’intéresse à la recherche sur le changement climatique depuis 1988 et nous avions organisé une grande conférence alors pour faire connaître le point de vue des pays en voie de développement. Nous travaillons sur le terrain, nous cherchons des solutions pour des zones rurales en Inde ou en Afrique. SI on veut promouvoir le changement, surtout dans un pays comme l’Inde très bureaucratique qui a adopté le système administratif britannique en le rendant encore plus inefficace, il faut des espaces de réflexion intellectuels qui recherchent les exemples de bonnes pratiques. Nous avons la liberté de travailler avec les gouvernements et en dehors des gouvernements. Il y a un grand besoin, il faut faire preuve de créativité.

On ne peut pas parachuter une technologie et des solutions qu’on n’adopterait pas aux traditions locales. Dans nos pays en fort développement, le secteur de la construction est très important. En Inde, on estime que la moitié des bâtiments qui existeront en 2030 ne sont pas encore construits. SI on les construit mal, on sera bloqué dans un schéma de consommation énergétique néfaste. Par la coopération internationale, nous devons rechercher les meilleures solutions et les adapter au contexte local. Il faut agir nous n’avons plus le luxe d’attendre. Notre 5ème rapport a montré que si on ne fait rien on court à la catastrophe énergétique.

Comment impliquez les citoyens dans ce changement dans les pays émergents où les gens veulent accéder à la consommation ? Comment éviter le développement de cette mentalité consumériste occidentale ?

Je vous répondrai par une anecdote issue de la vie du Mahatma Gandhi. Une femme était venue le rencontrer avec un enfant et elle a demandé à Gandhi de dire à cet enfant de manger moins de sucre. Elle lui a dit que si, lui, Gandhi disait cela, l’enfant obéirait. Gandhi a répondu de revenir dans deux semaines. C’est ce qu’elle a fait et Gandhi a fait un sermon à l’enfant sur les méfaits de sa consommation de sucre. La mère l’a remercié mais lui a demandé pourquoi elle avait dû attendre deux semaines. Et Gandhi a répondu qu’il avait dû réduire d’abord sa consommation pour être convaincant vis-à-vis de cet enfant. Gandhi disait “soyez le changement que vous voulez voir advenir dans le monde”. Il ne s’agit pas de se retirer dans une grotte, mais de mettre en oeuvre des vies éco-compatibles et des comportements soutenables pour la planète. Si nous ne changeons rien à notre consommation, nous allons détruire les écosystèmes. Nous sommes tous responsables au niveau planétaire comme à l’échelon local.

(Propos recueillis par Jean DUMONTEIL)